ABIDJAN, 8 mars (IPS) – L'accord de Ouagadougou sur la paix en Côte d'Ivoire, signé entre le président Laurent Gbagbo et le chef des ex-rebelles Guillaume Soro, tient bon encore et l'état sécuritaire s'est globalement amélioré dans le pays, même si le désarmement n'est pas encore effectif, estiment des analystes à Abidjan, la capitale économique ivoirienne.
Les Ivoiriens restent donc encore entre le doute et l'espoir. Pour les autorités, l'accord, signé il y a un an dans la capitale du Burkina Faso, a connu une avancée notable, mais le manque de financement du processus et les menaces de grèves par certains acteurs de la chaîne du processus électoral notamment celle des magistrats en 2007, ont fortement ralenti la sortie de crise.
Selon les analystes, les moyens financiers demeurent le souci majeur dans la mise en œuvre complète du processus de paix dans ce pays d'Afrique de l'ouest englué dans une crise politico-militaire depuis plus de cinq ans. A cet égard, les premiers décaissements effectués par les bailleurs de fonds pour financer la sortie de crise apparaissent comme un coup d'accélérateur pour le processus. Mais à trois mois des élections, le défi de leur organisation reste entier, soulignent les analystes.
La semaine dernière, la Banque africaine de développement (BAD) a accordé un appui financier de 30 millions de dollars à la Côte d'Ivoire pour son programme de sortie de crise. Ce financement est destiné au volet de restauration du fonctionnement des services publics dans les domaines de l'éducation, de la santé et du développement rural dans les zones centre, ouest et nord du pays touchées par la crise.
En février dernier, le représentant spécial des Nations Unies en Côte d'Ivoire, Choi-Young Jin, annonçait que plus de 200 millions de dollars ont été mobilisés par la communauté internationale et mis à la disposition du gouvernement ivoirien afin de financer son programme de sortie de crise.
"Nous estimons que la question du financement du processus de paix ne devrait plus se poser comme un obstacle à son avancement", avait-il indiqué.
Selon le gouvernement, la dette ivoirienne, estimée à 20,5 millions de dollars envers la Banque mondiale, sera apurée dans les semaines à venir. L'institution financière, qui avait suspendu ses décaissements à l'endroit de ce pays depuis juin 2004, devrait renouer avec le gouvernement ivoirien et reprendre ses appuis financiers. "Il en est de même pour le Fonds monétaire international (FMI)", a annoncé Arend Kouwenaar, représentant du FMI en Côte d'Ivoire qui a toutefois insisté pour la transparence dans la gestion des finances publiques. Il avait eu une rencontre avec les autorités ivoiriennes la semaine dernière, à Abidjan.
En avril 2007, le FMI, la Banque mondiale et le ministre ivoirien de l'Economie et des Finances, Charles Diby Koffi, ont conclu, à Washington, un accord pour un appui financier de 100 millions de dollars destinés à la démobilisation et la réintégration des ex-combattants en vue de la “consolidation de la paix”.
"Il y a non seulement des promesses, mais aussi de l'argent frais. C'est vraiment une période de grâce pour la Côte d'Ivoire", déclare à IPS, Mathurin Kobenan, un analyste politique ivoirien. "Il était évident que sans moyens financiers, aucune action véritable ne pouvait être menée pour la démobilisation des ex-combattants. Or, il semble impossible que les élections se tiennent alors que des personnes détiennent illégalement des armes", dit-il.
"Tout le processus était grippé parce qu'il n'y avait pas d'argent disponible", affirme Etienne Koné, un analyste financier ivoirien. "Jusqu'à maintenant, l'Etat a financé à ses propres frais, à partir d'un emprunt obligataire (d'environ 68 millions de dollars en 2007), une partie du programme de sortie de crise. Mais cela était encore insuffisant", indique-t-il à IPS. Selon lui, les finances ivoiriennes étaient à bout souffle depuis un bon moment.
L'Etat, qui répondait positivement aux revendications salariales et primes des travailleurs de la fonction publique, a maintenant de la peine à payer les salaires à la fin du mois, explique-t-il.
"Il fallait jouer les bons élèves auprès des institutions financières pour recevoir une bouffée d'oxygène", renchérit Kobenan. Mais il se demande "pourquoi avoir attendu d'avoir la pression avant de céder à payer sa dette"? Selon lui, "c'est à croire qu'on ne voulait pas des élections en juin". Selon Martial Veh, inspecteur au Trésor public d'Abidjan, l'Etat ivoirien s'est appuyé sur les entrées fiscales et les taxes douanières pour assurer le remboursement de sa dette à la Banque mondiale.
Avec les nouveaux appuis financiers, estime Kobenan, il faudra maintenant réhabiliter les casernes qui accueilleront les soldats démobilisés, lancer le programme de service civique, démarrer l'identification des électeurs après les audiences foraines, et confectionner les listings électoraux, le tout avant trois mois.
"Croyez-moi, la Commission électorale indépendante (CEI) ne pourra pas être dans le temps pour réussir ce sprint. Il faut envisager un report d'au moins trois mois", suggère Kobenan.
Mais les responsables de la CEI n'approuvent pas cette proposition de report. "Nous ne changerons pas la date du 30 juin 2008. C'est une référence pour nous", déclare Robert Mambé, président de la commission électorale.
"Nous œuvrons actuellement pour l'organisation de ces élections et la CEI fait techniquement et financièrement tout pour tendre vers ce délai", indique Mambé. "Si des moyens financiers viennent s'ajouter à ce dont nous disposions, nous pensons que le processus va véritablement s'accélérer vers la tenue des élections".
Mais entre cette volonté de la CEI et la réalité, Action pour la protection des droits de l'Homme (APDH), une organisation non gouvernementale basée à Abidjan, demande à tous les acteurs de la scène politique ivoirienne d'être réalistes. "Si les élections ne peuvent pas se tenir dans le temps, il ne faut pas hésiter à reporter la date", souligne à IPS, Gervais Boga, le président de l'APDH.
"Car, des élections mal organisées vont engendrer des troubles que personne ne pourra maîtriser", explique Boga. Selon lui, "Un an après les accords de Ouagadougou, le pays a avancé vers la paix. Maintenant, il reste à concilier le point de vue de toutes les parties sur le processus qui mènera aux élections. A notre avis, l'argent n'est pas la solution réelle au problème".
La Côte d'Ivoire est divisée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays depuis le 19 septembre 2002. Des ex-soldats de l'armée régulière estiment avoir pris les armes pour lutter contre l'exclusion présumée des populations de cette partie du territoire.
Mais depuis la signature de l'accord de Ouagadougou, en mars 2007, le pays s'est engagé sur une nouvelle voie de sortie de crise qui devrait déboucher sur des élections d'ici à juin 2008.

