TRAVAIL-CONGO: Malgré leurs critiques, des jeunes affluent sur les chantiers chinois

BRAZZAVILLE, 28 fév (IPS) – Tous les matins, un groupe de jeunes s'agglutinent tôt à l'entrée d'une entreprise chinoise qui réhabilite le siège départemental de la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC), en plein centre de Brazzaville, la capitale du Congo.

“C'est comme ça tous les matins. Nous ne savons pas si nous aurons du travail. Mais avec les Chinois, on peut toujours espérer faire quelque chose, et gagner un peu d'argent”, déclare à IPS, Firmin Oyengué, un jeune de 25 ans environ, sans emploi et sans qualification, conduit sur le chantier par un ami. “Cela fait une semaine que je viens ici, on ne recrute que des maçons qualifiés, je suis menuisier. Mais avec un peu de patience, je finirai bien par être embauché. J'ai déjà travaillé dans une société chinoise au palais des affaires étrangères (à Brazzaville)”, indique Alain Youlou, 40 ans, un ancien ouvrier des Chinois, aujourd'hui en quête d'un nouvel emploi.

“Les enfants sont malheureux! Comment se bousculent-ils avec ces salaires de misère (environ 30 dollars) par mois et en plus, ils n'ont pas de sécurité sociale ni de retraite payée. Vraiment c'est triste”, s'exclame à IPS, Josephine Ayou, une enseignante à la retraite.

Depuis la fin 2006, les Brazzavillois courent après les chantiers chinois espérant trouver du travail. Le phénomène est important tant dans la capitale que dans les provinces, à cause du chômage qui touche la majorité des jeunes. “Le chômage touche jusqu'à 35 pour cent des jeunes, et c'est énorme pour un pays riche (en pétrole) comme le nôtre”, explique à IPS, Jean Kimbembe, de l'Office national de l'emploi et de la main-d'œuvre (ONEMO). Pourtant, récemment encore, les jeunes boudaient l'embauche sur les chantiers chinois à cause des maigres salaires et de la dureté des tâches. “Nous travaillons du matin au soir, et nous sommes relayés par d'autres qui bossent toute la nuit. A la fin du mois, c'est 60 ou 80 dollars qu'on vous tend”, se plaint Youlou qui ajoute : “C'est mieux que rien”.

Au Congo, le salaire minimum est de 84 dollars. Jusqu'en 2006, 76,8 pour cent des fonctionnaires de l'Etat avaient des salaires mensuels compris entre 80 et 300 dollars. Mais en décembre de la même année, le président congolais Denis Sassou Nguesso avait annoncé la hausse du salaire minimum à 160 dollars. “C'est vrai que les Chinois donnent du travail aux jeunes, mais ils payent très mal. Un ingénieur des travaux, qui gagne 500 dollars à la fonction publique ou plus dans certaines sociétés privées, ne touche que 90 dollars par mois chez les Chinois”, affirme à IPS, Pierrette Moutsinga, étudiante en sociologie à l'Université Marien Ngouabi de Brazzaville. Le chômage endémique, qui touche la population active du pays, ne laisse pas le choix aux jeunes. L'embauche chez les Chinois se passe souvent sans trop d'exigence. Plus de 65 pour cent des trois millions des Congolais sont actifs, selon une enquête sur la pauvreté dans les ménages en juillet 2007, publiée par le gouvernement. Depuis la fin de la guerre civile de 1997-1998, les entreprises chinoises sont partout présentes au Congo. Elles raflent les offres de marchés, notamment dans la construction de grands buildings et stades. D'autres Chinois sont dans le commerce, l'exploitation forestière et minière dans ce pays pétrolier d'Afrique centrale. Séraphin Malanda, chef des projets au ministère du Plan, explique à IPS : “Je crois que les Chinois ont deux atouts. Ils ont des offres plus basses où leur contre-partie dépasse même ce que l'Etat apporte”. “Ensuite”, ajoute-t-il, “les Chinois sont à la mode, ils sont capables de tout faire et en si peu de temps. C'est le cas de la réhabilitation du siège de la SNPC où les Français ont voulu démolir complètement l'immeuble, et reconstruire un neuf avec 9 milliards de francs CFA (environ 20,2 millions de dollars). Mais les Chinois l'ont réhabilité juste avec trois milliards (environ 6,7 millions de dollars)”. Selon le rapport 2007 de l'ONEMO, 19.586 jeunes ont demandé un emploi, mais seuls 1.049 ont été satisfaits, dont 126 dans des entreprises chinoises. “Il ne s'agit que d'un chiffre officiel car les sociétés chinoises s'adressent rarement à nous pour les embauches. Il y a assez du monde sur leurs chantiers et que nous ne contrôlons pas”, explique Kimbembe. “Nous ne sommes au courant que quand ils (les ouvriers) sont victimes de violations du Code de travail, notamment les licenciements abusifs, l'absence de contrat et de très mauvaises conditions de travail”, souligne à IPS, Azor Mahoungou, un inspecteur de travail. Les Chinois sont “très négligents” en matière de législation du travail. “Nous avons découvert des bas salaires de l'ordre de 30 dollars”. Selon Xu Xingyuan, le premier secrétaire du Bureau économique de l'ambassade de Chine, environ 15 entreprises chinoises sont enregistrées chez eux, dont deux dans les télécommunications, et les autres dans le génie civil. "Les maisons de commerce ne sont pas enregistrées chez nous. Ce sont de petits particuliers qui se débrouillent, ils ne représentent rien en Chine", explique-t-il à IPS. "Nous ne pouvons pas dire exactement le nombre des travailleurs congolais sur les chantiers chinois. Mais, nous avons une moyenne de cinq à sept travailleurs congolais pour un travailleur chinois", ajoute-t-il.

A Loutété, à quelque 200 kilomètres au sud-ouest de Brazzaville, les Chinois ont réhabilité en 2002 l'usine de la Société nouvelle des ciments du Congo. Dans cette usine d'une capacité de 220.000 tonnes, les travailleurs sont quasiment traités comme des esclaves, affirme Jean Ndamba, un ancien syndicaliste de cette cimenterie. “Les manutentionnaires doivent soulever une tonne de ciment pour espérer gagner un dollar”. “Le problème des Chinois à Loutété nous dépasse. Ils maltraitent les travailleurs; et quand on les interpelle, ils disent qu'ils ne rendent compte qu'aux hautes autorités. A ce moment-là, on fait quoi?”, demande Jean-Marie Nkian, un inspecteur de travail et de la sécurité sociale, à Brazzaville. Le chef de l'Etat a visité en 2007 la cimenterie de Loutété où les travailleurs lui ont posé le problème des salaires, mais rien n'a changé après. Le Congo et la Chine ont signé en juin 2006 un accord cadre de partenariat. Mais, Zhang Hui, un responsable de machines à l'usine chinoise de Loutété, rejette les allégations portées contre eux. “Tout ce qui se raconte n'est pas vrai, nous payons les travailleurs régulièrement”, dit-il à IPS, sans préciser combien. “Les gens qui ne sont pas de l'entreprise racontent trop de mauvaises choses contre nous, alors que quand il y a un problème, on le règle toujours ensemble”.

La plupart des jeunes qui travaillent dans ces sociétés ont un niveau d'étude moyen ou supérieur acquis à l'université. Mais nombre d'entre eux ne connaissant pas un métier précis, ils apprennent rapidement sur le tas à devenir maçons, mécaniciens, menuisiers ou ferrailleurs. Pendant la campagne de l'élection présidentielle de 2002, le président Sassou Nguesso avait promis de créer chaque année 40.000 emplois pour les jeunes. Mais, le gouvernement annonce seulement le recrutement de 3.500 à 4.000 jeunes, et tous des diplômés.