Q&R: ''Avant de singulariser les médias… Que faisons-nous des politiciens?''

NAIROBI, 27 fév (IPS) – Le messager peut ne pas avoir été tué, absolument, mais il/elle en a vu de toutes les couleurs au cours des quelques derniers jours au Kenya.

La semaine dernière, le gouvernement a menacé de dissoudre le Conseil des médias du Kenya (MCK) après que le groupe a annoncé qu'il ferait une enquête sur la conduite de la presse dans cette nation d'Afrique de l'est, y compris au cours des élections du 27 décembre qui ont provoqué des violences généralisées. Le directeur de l'information et de la communication, Ezekiel Mutua, aurait indiqué que le MCK outrepassait sa mission en agissant ainsi — un avis rejeté sans ambages par les hommes et femmes des médias — et aurait soutenu que l'équipe du conseil ébranlerait des plans du gouvernement d'installer un groupe de travail sur l'activité des médias pendant les élections. Bien que le gouvernement soit depuis revenu sur sa position concernant le groupe de travail, sa querelle avec les médias a tiré sur la sonnette d'alarme au sujet des points de vue officiels sur la liberté de presse. L'actuel MCK a été créé l'année dernière conformément à la Loi sur les médias de 2007 en tant qu'organe indépendant comprenant des représentants venant des différents médias.

Le Kenya est tombé dans le chaos après que le leader de l'opposition Raila Odinga a contesté la réélection du président Mwai Kibaki dans le scrutin de décembre. Certains secteurs des médias sont accusés d'avoir aidé à attiser les violences, dans lesquelles plus de 1.000 personnes sont mortes et jusqu'à 600.000 ont été déplacées.

La correspondante de IPS en Afrique de l'est, Kwamboka Oyaro, a eu un entretien avec Peter Mutie, président du sous-comité déontologie et publicité du MCK, à propos des événements de la semaine dernière. IPS: D'abord nous avons entendu parler d'un groupe de travail du gouvernement pour faire des investigations sur la conduite de la presse au cours des élections — actuellement nous apprenons que le gouvernement a seulement installé un comité pour discuter d'un tel groupe de travail, et même que le groupe peut ne pas du tout être installé… Que faites-vous de cette confusion apparente?

Peter Mutie (PM) : Si le gouvernement veut également faire un audit de la presse, ils peuvent le faire. Personne ne les arrêtera. Le directeur de l'information et de la communication a donné une fausse image insinuant que le conseil essayait de saboter les efforts du gouvernement — loin de là. Nous sommes en train d'accomplir notre mission.

Le conseil a été créé par la loi; (celle-ci) stipule que le Conseil des médias doit procéder à une enquête annuelle de l'opinion publique générale sur les médias et en publier les résultats dans au moins deux médias locaux. Nous sommes contraints par la loi, et si nous n'auditons pas la presse, alors nous manquons à notre obligation. Le gouvernement peut enquêter sur n'importe qui, y compris les médias, parce qu'il a ce mandat. Nous avons plutôt une petite question. Si le conseil est supposé faire un audit des médias, pourquoi celui réalisé par le gouvernement est-il nécessaire? L'association des médias a aussi soulevé cette question. IPS: Etant donné l'atrocité de ce qui s'est passé au cours des dernières semaines, votre équipe ne finira-t-elle pas par mettre l'accent principalement sur les événements électoraux? Ceci n'est-il pas effectivement un examen de comment la presse a travaillé avant et après 27 décembre?

PM : Non, notre enquête est très large. L'examen des rapports de presse avant, pendant et après les élections est l'une des choses que nous observons. Nous avons 12 termes de référence que nous avons proposés, donnant une large perspective à notre étude; nous examinons l'environnement dans lequel les journalistes travaillent, le respect de la déontologie par la presse tel que stipulé dans la Loi sur les médias. Nous allons au-delà de la couverture des élections. Je comprends que le gouvernement veuille examiner la période électorale seulement. Nous voulons inviter les parties prenantes aussi à nous dire les domaines dans lesquels ils veulent mener leurs enquêtes. IPS: Pourquoi ne vous êtes-vous pas manifestés plus tôt en mettant sur pied une équipe pour examiner la conduite de la presse pendant la période électorale, eu égard aux allégations selon lesquelles des journalistes ont aidé à attiser les violences post-électorales?

PM : Vous savez, je suis totalement opposé à l'idée de vouloir épingler la presse comme principal catalyseur des violences. Les médias, autant que je sache, rapportent des faits tels qu'ils se passent… Ainsi, avant de singulariser les médias qui relataient ce qui se passait ou ce que les politiciens disaient, que faisons-nous des politiciens eux-mêmes? Il y avait de petits messages textes dangereux et incendiaires qui couraient… des images électroniques en circulation étaient encore plus accablantes. Ceux-ci doivent également être audités, et non les médias seulement. Le conseil est jeune, nous venons juste de commencer; en effet, c'est notre première activité, et je crois que c'est un bon départ comme elle nous donnera une vue d'ensemble de là où notre presse se trouve et de comment nous nous sommes débrouillés pendant cette période difficile. Nos résultats peuvent nous conduire à assister le gouvernement dans la rédaction d'un code de conduite pour régir les médias audiovisuels, spécialement les stations de langue vernaculaire. IPS: Comment comptez-vous mener votre investigation?

PM : Le conseil a installé un comité de quatre que je préside; nous sommes tous membres du bureau du conseil. Ce que je pense que nous ferons est d'engager une entreprise de recherche sur les médias compétente pour mener les investigations fondées sur les termes de référence que nous développerons. Mais ceci reste à être approuvé par le conseil. IPS: Les critiques du conseil l'accusent d'être sans pouvoir. Avez-vous le pouvoir de mettre en œuvre, de façon significative, les recommandations qui seraient issues de votre enquête sur la conduite de la presse?

PM : Oui, nous l'avons. La loi nous donne des pouvoirs équivalents à ceux d'un tribunal. Elle stipule dans l'article 33 que "La décision du conseil contre laquelle aucun appel n'a été formulé en l'espace de 30 jours à partir du jour où la décision a été prise sera adoptée et appliquée comme une ordonnance de la cour". Bien sûr, même quand vous avez des dents, vous n'aimez pas mordre tout le temps juste pour le plaisir de le faire… Ce que nous voulons est un accord juste pour que nous prenions pas des décisions qui sont susceptibles d'être défavorables à certains de nos parties prenantes. Cependant, à partir du moment où des plaintes nous parviennent et que nous arbitrons, je vous assure que nous veillerons à ce que les décisions soient appliquées. IPS: Quelle est l'ultime sanction que le conseil pourrait prendre contre un organe de presse reconnu avoir agi de façon irresponsable?

PM : Je ne suis pas pour le moment en position de prendre l'ultime sanction, mais je sais qu'il y a des lois au niveau du gouvernement qui recommandent de sanctions sévères telles que mettre hors antenne une station de télévision en cas d'urgence. La constitution prévoit également des sanctions sévères si l'organe de presse viole les droits des personnes, ou pour des raisons de sécurité. Principalement, le conseil est supposé arbitrer des querelles entre le gouvernement et la presse, le public et les médias, et au sein des médias — promouvoir la liberté et l'indépendance des médias, entre autres. Nous sommes une organisation de régulation. Mettre une station hors antenne par exemple est au-delà des pouvoirs d'un organe de régulation.

IPS: Quand vous revoyez les dernières semaines, avez-vous l'impression que le Conseil des médias aurait pu agir différemment, se faire plus entendre, vis-à-vis des organes de presse accusés d'avoir attisé les violences — notamment des stations de radio émettant en langues locales?

PM : Je pense que si nous étions installés plus tôt, nous aurions pu jouer un plus grand rôle dans la régulation des médias pendant la campagne, la période électorale et post-électorale. Mais notre venue tardive à bord ne nous a pas donné assez de temps pour jouer convenablement notre rôle. IPS: Etes-vous perturbé par la menace du gouvernement de dissoudre le conseil s'il réalise son investigation?

PM : Je ne suis pas perturbé. Nous ne violons aucune loi. Nous agissons conformément à la loi qui nous a installés… Les déclarations faites par le directeur de l'information constituaient ses points de vue personnels, parce que nos discussions ultérieures avec le ministre et d'autres responsables ne reflétaient pas ces opinions… Le ministre a réellement parlé de collaboration entre le conseil et le gouvernement. Nous collaborerons avec toute organisation tant qu'elle s'inscrit dans le cadre de notre mission; nous ne ferons aucune chose en dehors de cela. IPS: Le gouvernement a-t-il le pouvoir de dissoudre le conseil, ou est-ce quelque chose sur lequel le parlement devrait voter?

PM : Notre création est faite à travers une loi adoptée par le parlement et nous sommes indépendants. Nous laissons la dissolution au parlement.