ACCRA, 20 déc (IPS) – Il n'y a qu'un surgélateur dans la boutique 'Ken's Frozen Foods'. Agnès Modenu, la gérante de ce petit commerce exigu des faubourgs d'Accra, la capitale ghanéenne, ouvre le frigo et en tire des sacs transparents contenant différentes parties de poulets congelés. Une fois importée au Ghana, toute la viande est amenée à la gare maritime toute proche, indique-t-elle.
Non loin de cette rue agitée d'un district baptisé “Liban”, situé dans la ville ghanéenne d'Ashaiman, 10.000 poulets sont élevés dans une entreprise appelée 'Aqua Farms'. Beaucoup sont entretenus à l'abri, sous des toits, tandis que d'autres errent en liberté. Une mère de famille nettoie un poulet d'une dizaine de jours dans une flaque boueuse située de l'autre côté d'un bassin de poissons rempli de tilapia et de poissons chats. En tout, 26 personnes travaillent ici. Concurrencer les importations européennes subventionnées est presque impossible. L'entreprise compte donc sur une hausse des ventes de poulets locaux pour les fêtes de Noël et d'autres festivités, explique le manager de service. Le Ghana représente déjà un tiers de toutes les importations de poulets congelés en provenance de l'Union européenne (UE) vers l'Afrique. Dans ce pays d'Afrique de l'ouest, une tarification de 20 pour cent sur les importations est en vigueur depuis le début des années 1990, mais les producteurs de poulets au Ghana craignent que ce pourcentage soit réduit en raison de l'Accord de partenariat économique (APE) que la Commission européenne veut signer avec les autorités gouvernementales d'ici à la fin de l'année. La commission demande qu'au moins 80 pour cent des taxes que le Ghana applique pour soutenir ses producteurs et son industrie face à la concurrence extérieure soient supprimées. Kenneth Quartey, président de l'Associations nationale des producteurs de poulets du Ghana, admet volontiers qu'il est l'un des propriétaires de terre les mieux lotis du pays. Il passe d'ailleurs la plupart de son temps au Polo Club d'Accra, dont il est capitaine. Vestige de l'époque coloniale, le polo est resté un sport d'élite en Afrique. Quartey a cependant beaucoup souffert de la hausse des importations. Bien qu'il conserve aujourd'hui 100.000 poulets en exploitation, il a dû réduire de 30 pour cent ses activités depuis 2003. En tout, il a perdu près de 250.000 dollars et a été contraint de licencier 50 employés en surnombre. Il y a deux semaines environ, Peter Mandelson, le commissaire européen en charge du commerce, a déclaré que l'UE n'avait pas d'intérêt offensif dans les négociations en vue de la conclusion des APE. Affirmer que les APE sont une “occasion de marché” est “presque bizarre” étant donné le peu d'intérêt que les entreprises européennes ont démontré dans le cadre de ces négociations”, a-t-il ajouté. Quartey n'est pas surpris par ces propos assurés. “Je ne m'attendais pas à moins de sa part”, dit-il à IPS. “Il a été désigné par les Européens pour effectuer un travail, mais je ne vois pas pourquoi je devrais le croire. Notre expérience nous a enseigné combien les Européens pouvaient être impitoyables lorsqu'ils ne trouvent pas leur compte”. En 2003, un projet de loi avait été soumis au parlement ghanéen. Il prévoyait de doubler les tarifs à l'importation de poulets, qui seraient passés à 40 pour cent, mais le texte a été retiré après un important lobbying de la part du commissaire européen Pascal Lamy, le prédécesseur de Mandelson au commerce. Il y a deux semaines environ, Mandelson a envoyé au Ghana une délégation de responsables européens, dans l'espoir qu'ils parviennent à convaincre le gouvernement de conclure un APE avec l'UE. Ses membres avaient cependant quitté le pays les mains vides. Néanmoins, les négociations entre les représentants de la Commission européenne à Accra et les autorités ghanéennes doivent se poursuivre. D'après un haut responsable de la commission, qui a préféré conserver l'anonymat, les règles de libre-échange imposées par l'Organisation mondiale du commerce (OMC) font que le pays devra ouvrir une grande partie de son marché aux produits étrangers. “Nous essayons de déterminer soigneusement comment atteindre une ouverture de 80 pour cent, sans toutefois mettre l'industrie dans une position plus délicate”, a ajouté ce responsable. Adwoa Kwateng-Kluvitse, qui dirige la branche ghanéenne de l'organisation d'aide au développement 'Action Aid', se dit encouragée par la ferme position adoptée par le gouvernement du Ghana lors des discussions avec l'UE. “J'espère qu'il pourra maintenir cette position”, dit-elle, “mais je crains que ce ne soit pas possible”. Elle est très critique à l'égard des déclarations faites par Mandelson qui estime que les APE représentent un espoir de développement pour l'Afrique. “Je trouve assez intéressant que quelqu'un qui n'est pas originaire d'Afrique puisse nous dire ce qui est dans notre meilleur intérêt”, lance-t-elle. “C'est davantage dans l'intérêt de l'UE que du Ghana de signer un APE”. Samuel Asuming-Brempton, qui travaille au département d'économie agricole de l'Université du Ghana, souligne de son côté que la production agricole représente 36 pour cent du produit intérieur brut du pays. Il soutient que la politique de libéralisation du marché, entamée depuis les années 1980 par le Ghana — sous la pression de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international (FMI) et de l'UE — devrait être revue, car le pays est “envahi” par les importations agricoles. Des préoccupations ont été soulevées récemment tendant à démontrer que le libre-échange n'a pas été un facteur déterminant de développement industriel. Une récente étude de l'Association des industries du Ghana (AGI) estime, par exemple, que 74 pour cent de toutes les denrées en vente dans le pays sont produites à l'étranger. Elles comprennent les vêtements, des denrées alimentaires ou des produits en bois qui pourraient être fabriqués localement. L'auteur de cette étude, Cletus Dordunoo, décrit l'afflux récent des produits importés comme du pur “dumping”. Kwabena Anamam, directeur de recherches à l'Institut des affaires économiques du Ghana, déclare par ailleurs que les politiques exigées par la Banque mondiale ou le FMI “ont détruit la plupart des industries locales, rendant la population du pays complètement dépendante des importations et réduite au chômage”. Des statistiques sur le taux de chômage au Ghana sont très difficiles à obtenir, parce que la plupart des Ghanéens survivent en travaillant dans des secteurs d'activité irréguliers, comme le commerce de rue. Chaque année, près de 600.000 personnes jeunes quittent l'école sans réelle opportunité d'emploi à la clé. “Le secteur privé ne crée tout simplement pas d'emploi”, explique Anamam à IPS. “Donc beaucoup arpentent les rues en vendant des objets à gauche et à droite”.

