POLITIQUE-AFRIQUE DU SUD: Mbeki battu par Zuma dans une démocratie crue au sein de l'ANC

LE CAP, 22 déc (IPS) – C'était, métaphoriquement parlant, sale et très sanglant. Mais la campagne ayant conduit à la conférence nationale du Congrès national africain (ANC) au pouvoir à Polekwane, dans le nord-est de l'Afrique du Sud — où Jacob Zuma a été élu président du parti, mardi — était la démocratie dans sa forme la plus crue.

"Le fait que la présidence soit disputée est un compliment pour la démocratie", a déclaré à IPS Harald Pakendorf, un analyste politique indépendant. Toutefois, il a averti qu'à moins que Zuma et le chef de l'Etat Thabo Mbeki, de qui le pouvoir en tant leader du parti a été arraché, gèrent leurs différends, l'Afrique du Sud connaîtrait des difficultés politiques et économiques jusqu'à l'élection générale de 2009.

"Si ces deux leaders ne résolvent pas ce différend, cela empêchera l'ANC d'avancer comme un front uni. Il aura, sans aucun doute, un impact négatif sur l'économie, puisque les investisseurs n'aiment pas l'instabilité", a affirmé Pakendorf.

"Bien que l'ANC ait une longue tradition de rester ensemble, c'est la toute première fois que deux principaux candidats se sont ouvertement couverts de boue au point où nous l'avons vu dans cette course électorale. Toutefois, des décisions très importantes n'ont pas été prises par le leader du parti seul. Elles ont été prises par le collectif de l'ANC". Pakendorf a ajouté que bien que des changements économiques soient attendus de Zuma — actuellement en position de devenir chef de l'Etat en 2009 — ceux-ci avaient déjà commencé au moment où Mbeki dirigeait l'ANC. "L'Etat a déjà commencé à jouer un rôle important dans l'économie… Par conséquent, le virage économique vers la gauche se produit déjà. Bien que Zuma ait souligné la nécessité de créer des opportunités d'emploi, il y a déjà des percées à cet égard".

D'autres changements radicaux ne sont pas possibles, indique Max du Preez, un autre analyste indépendant.

"Zuma a travaillé très dur ces quelques derniers mois pour rassurer des investisseurs étrangers et locaux que l'économie ne sera pas modifiée. Toutefois, il reste à voir ce qui se passera. Zuma n'est pas réellement un idéologiste. Il n'a pas en réalité de penchants vers la gauche, et à cause de cela, il ne fera pas de grands changements". Dans une forme de message à la nation dimanche dernier, Mbeki a indiqué aux délégués à la 52ème conférence nationale de l'ANC que les niveaux de pauvreté avaient nettement baissé depuis 1994, année qui a marqué l'avènement de la démocratie en Afrique du Sud.

Il a toutefois admis que bien qu'il y ait eu de progrès dans la réduction de la pauvreté, l'augmentation des revenus des riches avait été rapide, entraînant un grand fossé entre les riches et les pauvres. Le taux de chômage élevé au sein de la jeunesse était également décourageant.

Certains observateurs, dont le philosophe politique Willie Esterhuyse, ont dit que les supporters de Zuma le voient comme un messie qui apportera des réformes sociales et économiques accélérées.

Steven Friedman, analyste politique à l'Institut pour la démocratie en Afrique du Sud, rejette cette affirmation. "Le soutien à Zuma n'a rien à avoir avec la recherche d'un messie, mais c'est une rébellion contre Mbeki et un certain style de leadership".

Friedman est d'accord avec Pakendorf qu'à moins que les différends entre les deux hommes soient réglés, il y aura d'instabilité sur plusieurs fronts — et ajoute que l'incertitude au sujet des allégations de corruption contre Zuma augmenteront le sentiment général d'insécurité dans le pays. L'acrimonie entre Zuma et Mbeki a commencé des années auparavant à cause de divers facteurs, et s'est déclenchée quand le chef de l'Etat a limogé Zuma en tant que vice-président du pays en 2005 suite aux accusations de corruption, relatives à un trafic d'armes portant sur plusieurs millions de dollars. Le nouveau leader de l'ANC pourrait toujours être accusé dans cette affaire. Au milieu des thèses du complot selon lesquelles Mbeki peut trop influencer une décision de l'Autorité nationale des poursuites pour savoir s'il faut intenter un procès contre Zuma, du Preez déclare que si Zuma est poursuivi en justice, ceci pourrait entraîner des troubles. "Toutefois, les Sud-Africains sont beaucoup moins politisés qu'ils ne l'étaient dans les années 1980 et 1990. Nous avons une classe moyenne noire forte dans ce pays, laquelle ne veut pas voir de violence". Il y a des informations selon lesquelles Zuma voudrait forcer un vote pour manque de confiance en Mbeki dans le but d'avancer la date de l'élection générale. Mais, Friedman doute que ceci se produise.

"Zuma aura besoin de 201 des 294 membres de l'ANC au parlement pour accepter cela. Cela signifie qu'au moins 70 pour cent de l'ANC devra voter contre Mbeki. Je ne vois pas cela se produire". Selon Susan Booysen, présidente de l'Association sud-africaine des études politiques, le choix de Zuma pour la présidence de l'ANC n'aura pas réellement un impact sur les relations de l'Afrique du Sud avec l'Occident. "L'Afrique du Sud n'est pas un courtier pour le pouvoir en Occident comme elle l'est en Afrique, et tant que l'Afrique du Sud sera vue comme une économie stable qui offre des possibilités commerciales sûres (elle) ne subira pas un choc trop grand concernant ses rapports avec le reste du monde". L'élection de Zuma sera bien accueillie par le reste de l'Afrique, estime du Preez. "Zuma a un grand soutien au Mozambique et en Angola, d'où il a reçu d'importantes sommes d'argent. Plusieurs pays africains n'ont pas une attitude positive à l'égard de Mbeki. Certains des dirigeants sont jaloux de Mbeki et le considèrent comme un Anglais noir — non pas comme l'un des frères africains — tandis que Zuma est considéré comme un vrai frère".

Toutefois, du Preez prévoit qu'il y aura des pressions du Congrès des syndicats sud-africains et du Parti communiste sud-africain, tous les deux en alliance avec l'ANC, pour que le parti prenne une position plus forte à l'encontre de Robert Mugabe. Le président zimbabwéen a bâillonné des responsables syndicaux dans son pays.

"S'il cède à cette pression, cela le rendra moins populaire au sein des dirigeants africains qui ne veulent pas agir contre Mugabe". L'activiste et l'écrivain Ashwin Desai croit que la lutte pour l'élection pour le leadership a eu un certain nombre de résultats positifs; au nombre de ceux-ci le fait de rendre la "personne ordinaire beaucoup plus consciente de la politique". "Il y a un plus grand intérêt dans ce qui se passe dans les allées du pouvoir. Elle a créé un Mbeki plus en sécurité et plus transparent. Il a été sérieusement blessé par la lutte du pouvoir", a affirmé Desai à IPS. "C'est bon quand deux taureaux se battent. Cela donne la chance à l'un de voir la taille de leurs cornes. C'est bon quand il y a combat pour le bien du public", ajoute-t-il.