LE CAP, 20 déc (IPS) – "Nous avons succombé", s'est lamenté un diplomate venant de Namibie. "Nous avons signé le 12 décembre. La pression était de trop. Le secteur privé a senti qu'il serait affecté de manière disproportionnée. En termes de marchés, il perdrait l'accès pour les bœufs, les raisins, les poissons et les produits de pêche".
"La force politique et économique de la Commission européenne (CE) constitue en elle-même une menace et une pression dans les négociations", a-t-il expliqué à IPS en gardant l'anonymat.
“Quand vous négociez avec un partenaire plus fort, vous finissez simplement par faire les frais. Des tactiques d'intimidation sont utilisées avec la menace 'soit vous signez, soit vous n'avez pas le marché'”, a-t-il déclaré.
Jusqu'au dernier moment, le gouvernement de Namibie avait essayé de résister aux pressions venant tant de leur propre secteur privé que de l'UE. Jusqu'à deux semaines auparavant, le ministre du Commerce Immanuel Ngatjizeko avait catégoriquement affirmé que les exigences que l'APE a placées sur la Namibie n'étaient "pas acceptables". Il a insisté que l'APE devrait favoriser "l'intégration régionale et non désintégrer" la région.
"Nous avons commis beaucoup de fautes", a confié le diplomate à IPS. "Il n'y avait pas de coordination correcte entre les pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP). La CE a fragmenté avec succès les ACP, non seulement en termes de régions, mais aussi à l'intérieur des régions". La Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC) comprend 15 pays. Tandis que nous recevions d'habitude l'aide au développement de l'UE pour toute la région, maintenant seuls sept pays de la SADC (ceux ayant signé l'APE de la SADC) obtiendront l'aide au développement qui est relative aux APE. Ceci aura des ramifications". La zone de libre-échange interne à la SADC est également supposée être formalisée d'ici à 2008. Comment ceci se fera, avec certains pays qui sont signataires des APE alors qu'un pays comme l'Angola a choisi de ne pas signer l'APE, reste à voir. Le diplomate namibien a tout de suite ajouté que bien que le pays ait signé l'APE intérimaire le 12 décembre, il l'avait fait avec des réserves explicites sur certaines clauses. "Si ces préoccupations ne sont pas abordées de façon satisfaisante dans la prochaine phase des négociations, alors nous pouvons dire que nous ne sommes pas en position de ratifier l'accord final et nous nous retirons". Mais pendant ce temps, nous devons faire d'autres choses, telles que trouver des marchés alternatifs". Le problème est que la Namibie, le Lesotho, le Botswana, le Swaziland et l'Afrique du Sud ont une union douanière commune — l'Union douanière d'Afrique australe (SACU), créée en 1910. Le Lesotho, le Botswana et le Swaziland ont signé l'APE de la SADC qui contient des clauses qui ne mettent pas à l'aise la Namibie. L'une de ces clauses limite les exigences relatives au contenu local dans le secteur industriel. Dans le but de soutenir les industries locales, la Namibie ne veut abolir aucune législation qui demande aux investisseurs d'utiliser les intrants produits localement. Une autre clause concerne le gel des taxes d'exportation. La CE ne veut pas que les pays ACP mettent en place des taxes d'exportation. Par contre, la Namibie veut avoir la liberté d'utiliser les taxes d'exportation pour décourager l'exportation des matières premières et encourager les industries locales à ajouter de la valeur à leurs produits avant l'exportation. La CE a demandé aux pays de la SADC de lui accorder le même niveau d'accès au marché que la SADC donne à d'autres partenaires commerciaux importants. La SADC négocie actuellement des accords de libre-échange avec l'Inde et le MERCOSUR. Le MERCOSUR est la zone commerciale du Marché commun du Sud qui comprend le Brésil, le Paraguay, l'Argentine et l'Uruguay. Si des conditions d'accès au marché plus favorables sont fournies dans ces accords commerciaux et ceux du futur, le même niveau de libéralisation devra s'étendre à l'Union européenne (UE).
L'APE de la SADC stipule également que les biens entrant dans tout pays signataire de l'APE de la SADC devraient être autorisés à circuler librement vers les autres pays signataires. Toutefois, la SADC n'a pas encore formalisé sa propre union douanière régionale. Il y a encore des questions à régler au plan interne.
Contrairement aux pays qui ont cédé et ont signé des APE intérimaires, le Sénégal en Afrique de l'ouest reste inébranlablement opposé aux APE. Un expert du Sénégal, qui a refusé d'être nommé, a commenté la position ferme prise par le président Abdoulaye Wade au Sommet Afrique-UE à Lisbonne au début de la semaine dernière.
"Il reflétait simplement la position nationale. Le secteur privé, la société civile, le parlement et l'opposition sont tous opposés aux APE. Avoir un APE tout de suite engendrera beaucoup de problèmes pour notre économie. Il ouvrira nos marchés aux produits de l'UE, dont certains sont subventionnés", a dit l'expert commercial sénégalais.
"Le Sénégal est un pays moins avancé. L'industrie et le secteur agricole ne sont pas prêts à entrer en concurrence avec l'UE sur un terrain de jeu de même niveau. Dans la prochaine phase des négociations de l'APE, nous devrions également introduire les questions d'investissement, de concurrence et des marchés publics, qui ont été rejetées à l'OMC (Organisation mondiale du commerce). "Donc les APE sont OMC-plus. De l'autre côté, concernant la coopération pour le développement, nous ne sommes pas sûrs que ce qui est sur la table puisse compenser tout impact négatif de la libéralisation", a affirmé l'expert. Il a également souligné les problèmes que pose l'APE pour la région ouest- africaine, en particulier l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). L'union monétaire comprend huit membres — Sénégal, Bénin, Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Mali, Niger, Togo et Guinée-Bissau. Parmi ces pays, la Côte d'Ivoire est le seul pays qui a signé l'APE intérimaire dans le but de sauvegarder ses exportations de banane vers l'UE. Ce pays est le principal moteur économique dans l'UEMOA, représentant 40 pour cent du produit intérieur brut de l'union. Selon l'expert sénégalais, "la signature de l'APE intérimaire par la Côte d'Ivoire aura absolument un impact sur l'UEMOA". Etant donné le niveau élevé d'intégration économique dans cette région, les produits de l'UE rentrant en Côte d'Ivoire peuvent facilement trouver leur chemin dans les autres pays de l'UEMOA. "Je ne crois pas qu'ils (l'UE) aient fait une évaluation d'impact sur l'intégration régionale", a-t-il dit.
Il a également mis en relief les tensions que les négociations de l'APE ont créées pour les discussions à l'OMC. "Ils ont placé les PMA (pays les moins avancés) dans une très mauvaise position dans l'OMC. Depuis la réunion ministérielle de Hong Kong en 2005, les PMA ont demandé un accès au marché sans taxes et sans quotas à tous les pays développés.
"En vertu de l'APE, l'accès au marché sans taxes et sans quotas est réciproque. Maintenant d'autres pays diront, "vous avez accordé ceci à l'UE, maintenant vous devrez également me donner quelque chose en retour"', a-t-il déclaré.
"Donc il y a plusieurs questions sans réponses et beaucoup d'incertitude", a-t-il ajouté.
Le Kenya a aussi signé un APE, ensemble avec d'autres membres de la Communauté de l'Afrique de l'est. Un diplomate commercial de Nairobi, se référant aux menaces que constitue l'APE pour l'Afrique, a résumé la situation en ces termes : "On dit que l'amour est aveugle. Ceci doit être un amour vrai parce que nous avançons sans savoir là où nous allons". Les groupes de la société civile du Kenya travaillent dur pour faire des APE une question principale dans les élections nationales qui se dérouleront vers la fin de ce mois dans ce pays.
Selon Ezekiel Mpapale des 'Initiatives for Community and Enterprise Development' (Initiatives pour le développement de la communauté et de l'entreprise), "l'une des choses que nous ferons est de nous assurer que Dr Mukhisa Kiyuti (l'actuel ministre du Commerce et de l'Industrie) ne soit pas réélu. Nous pensons qu'il nous a trahis, nous les Kenyans".

