KORHOGO, nord de la Côte d'Ivoire, 6 oct (IPS) – Apprendre à lire et à écrire aux enfants habitués à conduire des bœufs attelés pour la culture mécanique dans des champs depuis leur bas-âge, tel est le défi que tente de relever une organisation non gouvernementale (ONG) dans la région nord de la Côte d'Ivoire.
Agés généralement de six à 14 ans, les enfants bouviers suivent des bœufs dans des champs. Derrière et devant des bœufs qui tirent une charrue et qu'ils guident à l'aide d'une corde, les enfants Nibon Soro et Kartenin Silué, âgés de huit à neuf ans, sont de la famille de Chiontenignigui Soro, un agriculteur résidant à Tawara, dans la sous-préfecture de Korhogo, dans le nord de la Côte d'Ivoire.
Interrogés par IPS, ils déclarent : “Nous avons bien envie d'aller à l'école, mais notre père dit qu'il n'a pas les moyens financiers de nous scolariser et il n'y a personne non plus pour l'aider dans les champs”.
Kassougbaraka et Fapaha sont deux villages du nord de la Côte d'Ivoire où les enfants en âge d'aller à l'école sont régulièrement emmenés pour guider et surveiller les bœufs de culture. Ces enfants bouviers sont estimés à environ 2.000 dans le nord de ce pays d'Afrique de l'ouest, dont 912 suivent des cours d'alphabétisation, selon l'ONG Animation rurale de Korhogo (ARK), basée dans cette ville. Ces enfants sont issus des communautés d'agriculteurs.
“Ils sont les plus utilisés dans la culture mécanique plus rentable par rapport à celle de la daba (houe) traditionnelle”, a déclaré à IPS, Benoît Sinan Soro, directeur de l'ARK. “Pendant leur pause, les enfants bouviers sont livrés à la baignade, la cueillette de fruits et aux jeux parfois dangereux”, a indiqué Sinan Soro.
Ainsi, face aux conséquences sociales du phénomène de la culture attelée introduite en Côte d'Ivoire en 1974, son organisation a décidé de sauver ces enfants en leur apprenant à lire et à écrire en même temps qu'ils peuvent conduire les animaux aux heures de culture.
“Les heures creuses ou de repos de ces bouviers ont été choisies par l'ONG pour introduire l'alphabétisation sur le terrain propre aux enfants, et un parc du jour est créé pour rassembler les animaux pendant que les enfants apprennent à lire”, souligne Sinan Soro.
L'enseignement est dispensé sous des arbres ou dans des cases des villages, avec l'aide de 77 animateurs de l'ARK et leurs suppléants dans toute la région septentrionale du pays.
Un syllabaire a été édité pour l'apprentissage de la lecture et de l'écriture, produit par le Service autonome de l'alphabétisation (SAA) du ministère de l'Education nationale; et un livre de calcul réalisé par Kalilou Terra de l'Institut linguistique d'Abidjan (ILA), un expert en alphabétisation.
Avec l'appui financier et matériel du Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF), l'ARK créé des centres d'alphabétisation communautaires dans plusieurs villages du nord, dans lesquels les apprenants sont regroupés. Après un suivi pédagogique, affirme le directeur de l'ARK, les enfants de moins de 14 ans sont intégrés dans le système scolaire normal avec l'appui du SSA tandis que ceux de plus de 15 ans sont suivis avec un programme de conseil en gestion des exploitations. Ce programme aide à la création de coopératives ou organisations agricoles pour une bonne gestion des portions de terres qui leur sont attribuées pour leur propre exploitation.
“Des parents ayant compris le sens de l'alphabétisation de l'enfant bouvier en font la demande”, indique Sinan Soro. “Cependant, des poches de résistance demeurent là où des parents qui ont un enfant unique choisissent difficilement entre l'école et la culture attelée”. “Nous sommes à la recherche de partenaires financiers afin de relever le taux de scolarisation dans cette partie du pays”, où les abandons scolaires diminuent grâce à la campagne de sensibilisation menée par l'UNICEF, ajoute-t-il.
Selon Bakary Fofana, un conseiller en alphabétisation à l'inspection de l'enseignement primaire de Korhogo 2, “le ministère de l'Education nationale ivoirien a créé le Service autonome de l'alphabétisation qui donne un appui pédagogique”. Grâce aux réunions de sensibilisation, ce service fait la “promotion de l'alphabétisation dans les différentes régions du pays où se déroule la culture attelée étant donné que le taux d'analphabétisme est de 57 pour cent en Côte d'Ivoire”, explique-t-il.
Toutefois, les séances d'alphabétisation sont restées à l'étape expérimentale depuis longtemps, et c'est seulement en 2005 que le ministère de l'Education nationale avec ses services techniques et l'UNICEF sont venus à Korhogo pour un encrage institutionnel du Projet enfants bouviers. C'était un début pour sortir ce projet du cadre informel, dont l'ONG ARK reste l'animateur exclusif sur le terrain. Les formateurs des enfants bouviers dans les centres d'alphabétisation communautaires sont eux-mêmes des jeunes déscolarisés qui ont un niveau de la classe de 3ème ou plus des écoles secondaires classiques. Ils sont formés aux méthodes pédagogiques par le SAA.
“A la suite de travaux entre partenaires de l'alphabétisation et les comités villageois de gestion en 2006, l'UNICEF a donné son accord pour la mise en œuvre du projet, et le Service autonome de l'alphabétisation a été choisi pour l'édition des manuels de l'alphabétisation des enfants bouviers”, a expliqué Fofana à IPS. Les livres édités sont vendus à environ deux dollars l'unité, indique-t-il.
Dans les centres où sont éduqués les enfants bouviers, tout enfant ayant obtenu sa moyenne en classe et dont l'âge lui permet d'intégrer le système scolaire normal, est inscrit dans une école formelle et peut poursuivre sa formation pédagogique avec l'accord des inspecteurs de l'enseignement primaire, dit-il.
La rentrée scolaire 2007-2008 pour les enfants bouviers est prévue en janvier, une période post-récolte où les travaux champêtres sont moindres et les parents perçoivent de l'argent en vendant leur récolte. Ainsi ils peuvent acheter les manuels à leurs enfants. “Avec l'appui du PAM (Programme alimentaire mondial), des cantines seront ouvertes” cette rentrée, a affirmé Fofana. Ensuite, indique-t-il, l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) ouvrira non seulement des points d'eau pour permettre aux animaux de culture de s'abreuver, mais procédera également à l'achat de graines de coton pour une alimentation convenable des bêtes pendant que les enfants travaillent sur leurs propres terres.
Pour Fofana, l'exécution de ces projets éviterait la divagation des animaux dans les villages et permettrait aux apprenants de suivre tranquillement les cours ou d'exploiter leurs terres.
A long terme, ajoute-t-il, le projet d'alphabétisation des enfants bouviers s'étendra sur l'ensemble du pays, notamment dans les huit régions où est pratiquée l'agriculture attelée.

