FRANCE: L'affaire libyenne montre une nouvelle politique

PARIS, 30 août (IPS) – Quand le gouvernement du dirigeant libyen Muammar Kaddafi a libéré le mois dernier cinq infirmières bulgares et un médecin palestinien après huit ans de prison, cela a marqué non seulement le dernier tournant dans le pouvoir singulier de Kaddafi, mais a été également perçu comme la première salve du nouveau modus operandi diplomatique du président français Nicolas Sarkozy en Afrique et ailleurs.

Après de longues négociations par l'Union européenne (UE) pour obtenir la libération des agents de santé, qui avaient été condamnés à mort suite à l'accusation du gouvernement libyen selon laquelle ils ont intentionnellement infecté plus de 400 enfants libyens avec le virus du VIH, Cécilia, la femme de Sarkozy, est descendue à Tripoli pour partir en Bulgarie avec les six prisonniers à bord d'un avion.

Benita Ferrero-Walner, commissaire de l'UE aux affaires étrangères, qui était à bord de l'avion, est apparue comme si elle faisait du stop. Toutefois, le dirigeant libyen n'a pas été laissé les mains vides. Immédiatement après la libération, il a été annoncé que la grande entreprise de construction de matériel aérospatial en Europe (EADS), dont 15 pour cent appartiennent à l'Etat français, avait signé un accord pour fournir des missiles antichars à Tripoli, le premier contrat du genre depuis qu'un embargo imposé sur les armes par l'UE a été levé en 2004. Bien que Sarkozy ait nié qu'il y avait un quid pro quo, et ait soutenu des demandes pour une enquête parlementaire concernant cet accord sur les armes, l'affaire a révélé une approche énergique, courageuse et parfois criante de la politique étrangère qui est déjà en train de distinguer Sarkozy de ses prédécesseurs immédiats au Palais de l'Elysée.

"Sarkozy est réellement en train d'appuyer sur l'accélérateur avec des méthodes qui sont politiquement dangereuses", déclare Charles Kupchan, directeur des études de l'Europe au Conseil des relations étrangères, un groupe de réflexion basé à Washington, et ancien directeur pour les affaires européennes au Conseil national de sécurité pendant le premier mandat de Bill Clinton. "Le gouvernement précédent était beaucoup trop un gouvernement de statu quo, ne poussant pas les limites d'une façon significative, mais le gouvernement de Sarkozy est l'opposé, il voit son mandat comme celui d'un changement radical, et la France, non pas comme un pouvoir de statu quo, mais comme un pouvoir révisionniste".

Au cours des années 1990, la politique étrangère sous les anciens présidents François Mitterrand et Jacques Chirac a fait l'objet de critiques pour ce que beaucoup qualifiaient au mieux d'attitudes paternalistes dans les sphères d'influence traditionnelles, particulièrement en Afrique et en Asie. Avant l'opposition publique de Chirac à l'invasion par les Etats-Unis de l'Irak en 2003, peut-être que l'incursion de sa politique étrangère très bien connue a été la reprise des essais nucléaires dans la Polynésie française au début de son mandat en 1995. L'action a provoqué une tempête de critiques.

En revenant à l'ère de Mitterrand, l'image devient même plus sombre. La France était le principal supporter international du dictateur Hutu Juvénal Habyarimana, le dirigeant rwandais dont l'assassinat, en avril 1994, a été le premier coup de feu dans le génocide qui a ravagé le Rwanda cette année-là. Des parachutistes français avaient combattu aux côtés des forces de Habyarimana pour défendre le régime contre l'invasion du Front patriotique rwandais (FPR) dominé par les Tutsis au début de 1990. La décision du magistrat français Jean-Louis Bruguière, l'année dernière d'inculper le président rwandais Paul Kagamé, ancien leader du FPR, suspecté d’avoir orchestré le meurtre de Habyarimana, ce qui a exacerbé davantage les tensions entre les deux pays, avec Kagamé qui répète les chefs d'accusation selon lesquels la France a aidé à perpétrer le génocide qui, en fin de compte, a coûté la vie à au moins 800.000 personnes. Le Rwanda a rompu de façon unilatérale ses relations diplomatiques avec la France suite à cette inculpation. La libération, ce mois par un tribunal français, de deux suspects du génocide recherchés par le Tribunal pénal international pour le Rwanda basé en Tanzanie, n'a pas arrangé les choses.

Pour sa part, lors d'un récent voyage au Sénégal, Sarkozy a appelé à mettre fin à la diplomatie franco-africaine basée sur les relations personnelles entre dirigeants (une marque des mandats de Chirac et de Mitterrand), et à établir un "partenariat entre nations égales en droits et devoirs".

Quelque chose de plus controversé, Sarkozy a, au cours du même voyage, affirmé que la "colonisation n'est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l'Afrique", ni des "guerres sanglantes que les Africains se livrent entre eux", ni des "génocides", des "dictatures" et "du fanatisme" qui, a-t-il dit, minent souvent le continent. La nomination par Sarkozy de Bernard Kouchner, co-fondateur de l'organisation humanitaire Médecins sans frontières (MSF), comme ministre des Affaires étrangères, a été perçue par beaucoup d'observateurs comme la première salve de ce qui pourrait être une approche plus activiste aux affaires étrangères, particulièrement en Afrique et au Moyen-Orient.

Kouchner a annoncé son intention de visiter l'Afrique prochainement. L'une de ses premières destinations est le Rwanda.

"Dans la plupart des anciennes colonies françaises qui ne sont pas dans un état de crise endémique, je ne sais pas combien de choses vont changer", indique Jolyon Howorth, professeur de sciences politiques à l'Université de Yale, aux Etats-Unis. "Mais ce qui va changer est l'engagement pour l'intervention humanitaire en tant que principe; ceci est l'un des plus puissants motifs de toute la littérature de campagne de Sarkozy. Je pense que la nomination de Kouchner est tout à fait significative". Pendant plusieurs années, Kouchner a été un supporter qui ne mâche pas ses mots de ce qui est parfois surnommé intervention militaire humanitaire, et, dans une position hautement controversée en France, avait soutenu l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis. Il a également demandé une force internationale dans la région du Darfour au Soudan, où le combat entre le gouvernement et les groupes rebelles, a coûté la vie à environ 200.000 personnes, notamment des civils depuis 2003. Des organisations internationales de droits humains accusent le gouvernement de Khartoum de génocide. La France maintient actuellement une force de 1.200 soldats au Tchad voisin. Le plus grand engagement militaire étranger visible de la France demeure l'Afrique. Environ 3.500 soldats sont stationnés en Côte d'Ivoire, tentant de maintenir une paix fragile entre le président ivoirien Laurent Gbagbo et l'armée rebelle des Forces nouvelles. Les tensions sont demeurées fortes depuis l'incident de novembre 2004 au cours duquel des avions de guerre ivoiriens ont tué neuf soldats français, et la France a riposté en bombardant la force aérienne du pays, entraînant de violentes émeutes anti-françaises à Abidjan, la capitale économique. La France a également contribué pour 1.700 soldats à la force de maintien de la paix des Nations Unies au Liban, actuellement supervisée par un commandant français.