BRAZZAVILLE, 17 mars (IPS) – Le gouvernement du Congo-Brazzaville regarde impuissant, depuis quelques années, la dévastation des forêts et savanes de la capitale et du département du Pool, dans le sud-ouest du pays, par des populations en quête d'une alternative face aux coupures d’électricité constantes.
Même les organisations de la société civile semblent résignées à ce désastre écologique. Face à cette crise énergétique croissante et persistante, les Brazzavillois ne trouvent aujourd'hui leur salut que dans le charbon et le bois de chauffe pour faire la cuisine et d’autres activités ménagères.
“Chaque jour, nous voyons passer ici des camions pleins à craquer de charbon. Ils viennent des environs de Brazzaville, des villages comme Case Barnier, Ntsouele, Loumou et sur la route de Mayama”, indique, à IPS, un agent de police au poste de Nkombo, à l'entrée nord de la capitale. Jean Batamio, un agent des eaux et forêts en poste au pont du Djoué, à l'entrée sud de Brazzaville, renchérit. “Tous les jours, nous pointons le passage de 10 à 15 véhicules bourrés de charbon et de bois. Il y en a qui passent dans la nuit, à notre absence”. “C'est une situation qui date de longtemps. Et, il n'y a pas que le courant qui manque, même l'absence du gaz à Brazzaville fait que les populations se tournent vers le charbon et le bois. Le Pool d'où sortent, chaque jour, ce charbon et ce bois, est devenu un désert”, explique à IPS, Marcel Tati, directeur départemental de l'environnement à Brazzaville. “Même les petites forêts de Brazzaville ont été détruites. C'est difficile d'arrêter ça. Notre travail se limite à sensibiliser les populations sur les effets néfastes que comporte l'exploitation abusive des forêts. Mais, nous n'avons toujours pas assez de moyens pour faire ce travail”, dit-il, ajoutant : “Aucune étude n'a encore été menée à ce sujet” à Brazzaville. Pendant ce temps, le délestage continue, avec chaque jour, des quartiers entiers comme Moukoundzi Ngouaka, Nkombo, La Tsièmé, Saboukoulou, La Fougère, Makazou de Brazzaville, qui restent sans électricité, alors que d'autres reçoivent du courant d'une très faible tension. “Ici, nos ampoules sont comparables à la flamme de la bougie. Le courant ne nous sert à rien. Tous les appareils électroménagers sont éteints depuis des mois”, déplore un habitant de l'avenue de l'Intendance à Mpila, un quartier de l'est de Brazzaville. Le courant fourni actuellement dans la ville est loin de satisfaire les consommateurs. “Pour l'ensemble de Brazzaville, il faut 80 mégawatts. Or actuellement, nous ne disposons que 50 à 60 mégawatts, qui…nous viennent de la République démocratique du Congo (RDC). Le barrage de Djoué (au sud de Brazzaville) est en panne, il ne peut plus fournir du courant”, indique à IPS, Thomas Opoko, directeur de l'énergie au ministère de l'Energie et de l'Hydraulique. Chaque mois, le Congo-Brazzaville importe de sa voisine, la RDC, de l'énergie électrique pour plus de 2,5 millions de dollars, selon le gouvernement.
Le barrage de Djoué, construit en 1955, ne fournissait plus que cinq à sept mégawatts avant d'être aujourd'hui totalement défectueux. Dans le sud ouest du pays, le barrage de Moukoukoulou est en révision. L'ouvrage construit grâce à la coopération chinoise en 1978, a été maintes fois saboté par des milices armées pendant la guerre civile de 1998-1999. Dans le Pool, la principale centrale électrique et la ligne haute tension construite pour transporter l'énergie de Moukoukoulou vers Brazzaville, ont également été abîmées par des combattants pendant les conflits armés.
Dans le Rapport sur le développement humain de 2004, les Nations Unies estimaient que les populations congolaises consommaient encore plus de 65 pour cent de l'énergie traditionnelle, notamment le bois de chauffe et le charbon. Le rapport indiquait qu'un Brazzavillois consommait seulement 98 kilowatts/heure (kwh) d'électricité contre 168 kwh au Cameroun ou 950 au Zimbabwe. Face à cette crise d'électricité, les populations se sont résolument tournés vers des sources d'énergie traditionnelles. La consommation du charbon de bois, utilisé dans les foyers, a connu une hausse spectaculaire, selon les fabricants et les commerçants qui le vendent. “Avant, on vendait un sac de charbon à 1.500 francs CFA (environ trois dollars), et on pouvait attendre deux semaines pour épuiser un stock de 10 sacs. Mais aujourd'hui, le sac coûte 5.000 FCFA (10 dollars) et en une journée, nous pouvons vendre jusqu'à 20 sacs. Les clients passent même des commandes bien avant l'arrivée du charbon”, affirme à IPS, Charlotte Makoundou, vendeuse au marché Total, à Brazzaville. En fait, dans les localités périphériques de Brazzaville, se développe une forte industrie du charbon depuis la fin de la guerre de 1998. Un peu partout, des épaisses fumées blanches s'échappent des fours, au pied desquels attendent des commerçants, avec des véhicules. “On ne peut plus attendre à Brazzaville. Il y a trop de commerçants maintenant. Nous achetons le sac ici à 2.200F CFA (environ cinq dollars)”, explique Makoundou, attendant le déchargement d'un four à Ntsouele. Les propriétaires fonciers, qui ont trouvé là une bonne affaire, louent des terrains parsemés de touffes d'arbres à ceux qui veulent faire du charbon. La valeur du terrain dépend du nombre d'arbres. “Après l'exploitation, ils laissent la terre. On peut alors faire des cultures. Il arrive que nous fassions nous-mêmes le charbon pour gagner un peu plus d'argent”, déclare Michel Ngahiya, fils d'un propriétaire terrien à Ntsouele, indiquant que ces terrains varient entre 80 et 150 dollars. Au sud de Brazzaville, à Linzolo ou à Mabaya, même de vieux manguiers ou avocatiers finissent souvent dans les fours pour être transformés en charbon. Cyriaque Yabouna, un ancien directeur général de l'environnement, explique à IPS que jusqu’à la fin des années 1980, le département du Pool avait une forêt dans laquelle on pouvait chasser toutes sortes d'animaux. “Mais aujourd'hui, je suis surpris de voir les forêts du Pool s'envoler en fumée. Chaque jour, des camions de charbon et de bois sortent de là après avoir ravagé des espaces importants de savane. On n'y peut même plus chasser un rat”, déplore-t-il. Si pour les besoins de cuisine, les populations trouvent la solution dans les sources d'énergie traditionnelles, pour l'éclairage par contre, les groupes électrogènes s'imposent comme une alternative. Avec 120 dollars, on peut s'acheter un petit générateur de fabrication chinoise à Brazzaville. Les groupes électrogènes, qui étaient l'apanage des commerçants ouest-africains, sont devenus pour les Brazzavillois la solution aux coupures intempestives de courant. Les petites entreprises de restauration, de vente d'eau fraîche et de boissons gazeuses, survivent grâce à ces groupes électrogènes. “Sinon avec le courant qui vient une fois tous les trois jours, comment conditionner toutes ces boissons? Cela va se gaspiller”, souligne Gisèle Makita, mère de famille dans un quartier de Brazzaville. Le gouvernement prévoit de mettre fin aux délestages du courant en construisant à Brazzaville une centrale thermique grâce un prêt de 10,5 millions d'euros (environ 12,6 millions de dollars) consenti en 2005 par la Belgique. L'ouvrage, qui fournira 14 mégawatts d'énergie, devrait être livré “fin mai ou début juin”, selon le gouvernement.

