MEDIAS-AFRIQUE: ''Menacés de toutes parts''

NAIROBI, 12 août (IPS) – Des inquiétudes à propos des restrictions sur la liberté de la presse en Afrique ont refait surface lors de la conférence de deux jours, tenue au Kenya, qui a drainé plus de 100 représentants de médias à travers le continent.

La rencontre des 8 et 9 août a eu lieu dans la capitale, Nairobi, et a été en partie organisée par l'Université pour la Paix affiliée aux Nations Unies. “Les médias sont menacés de toutes parts par des lois draconiennes votées par le parlement, des menaces de l'exécutif et des menaces du judiciaire, qui enferme les journalistes qui n'ont rien fait. Ceci est en fait du terrorisme judiciaire”, a déclaré à la réunion, Wilfred Kiboro, directeur général de 'Nation Media Group'. Le groupe est l'une des plus grandes organisations kenyanes de médias.

La situation au Zimbabwe a reçu une attention particulière.

Une loi controversée votée en 2002, la Loi sur l'accès à l'information et à la protection de la vie privée (AIPPA), fait obligation à tous les journalistes et à tous les dérivés des médias dans ce pays de l'Afrique australe de s'inscrire auprès d'une Commission sur les médias et l'information contrôlée par le gouvernement. Faute de cela, les correspondants peuvent écoper jusqu'à deux ans d'emprisonnement.

“Depuis sa mise en place en 2002, l'AIPPA a été utilisée pour harceler des douzaines de journalistes et fermer définitivement des journaux dont le 'Daily News', qui était l'unique quotidien indépendant du Zimbabwe”, note le Comité de protection des journalistes (CPJ) basé à New York, dans un sondage intitulé 'Attaques contre la presse en 2005'. Une autre contrainte prend la forme de la Loi sur (la codification et la réforme) du droit pénal, devenue loi l'année passée, qui considère comme une offense la publication d'une information révélée fausse — et qui est destinée à semer des troubles publics au Zimbabwe. La contravention à cette loi est une forte amende, un emprisonnement pouvant aller jusqu'à 20 ans, ou les deux. La Loi sur le droit pénal inflige également une peine pour les déclarations relatives à la présidence, qui sont considérées comme injurieuses et indécentes.

Une législation dure, couplée d'un monopole d'Etat sur la radiodiffusion et la télévision, a privé les Zimbabwéens de toute analyse indépendante des faits dans leur pays.

“Le pays est revenu en arrière pour contrôler à nouveau les médias en vue de restreindre la liberté d'expression et la liberté de la presse”, a observé Fackson Banda, président du département des médias et de la démocratie à l'Université de Rhodes en Afrique du Sud, à la conférence de Nairobi.

A plusieurs reprises, des voix indépendantes n'ont pas seulement été réduites au silence, la persécution les a également forcées à l'exil.

'Attaques contre la Presse en 2005' déclare que le CPJ d'Elisabeth Witchel a trouvé qu'au moins 90 journalistes zimbabwéens, dont plusieurs correspondants les plus remarquables du pays, vivent maintenant en exil en Afrique du Sud, dans d'autres nations africaines, au Royaume-Uni, aux Etats-Unis, constituant ainsi l'un des plus grands groupes de journalistes exilés dans le monde”.

Les délégués à la conférence ont appris que des correspondants partout ailleurs en Afrique sentent également la main forte de l'intervention gouvernementale.

“Les pays sont en train de renforcer le contrôle des médias au lieu du contraire, et en tant que telle, la liberté de la presse est sous le feu de l'ennemi”, a indiqué Banda.

Cela peut avoir des conséquences désastreuses sur la santé politique et économique des Etats.

“Il y a beaucoup de risques si les gouvernements se mettent à trop contrôler les médias. Il y aura inévitablement beaucoup de mauvaise gestion (et) de mauvaise gouvernance là où la corruption n'est jamais dénoncée.

Beaucoup de mauvaises pratiques peuvent se produire sans contrôle quand les médias sont réduits au silence”, a souligné Pär Granstedt, membre de Parlementaires européens pour l'Afrique.

“La transparence est très importante dans les relations du gouvernement, et elle peut être seulement surveillée si les médias sont libres. C'est ici que les politiques et les médias doivent s'asseoir ensemble et s'assurer que les lois qui renforcent la liberté de la presse sont en place”.

Pour Mary Karooro Okurut, membre du parlement en Ouganda, de telles négociations pourraient être mieux poursuivies à travers des organisations de médias joignant leurs forces — pour pousser tous les pays africains à voter une législation standard qui garantisse la liberté de la presse.

“Nous avons besoin d'une couverture sur le continent qui ferait pression pour que ce problème soit abordé à l'Union africaine, de façon qu'une législation similaire sur la presse soit adoptée à travers (le continent).

(Ce n'est) pas à chaque pays de prendre sa propre position” a-t-elle dit à IPS, à la réunion.

“Si l'Afrique doit se développer, nous avons besoin d'une presse libre — pas dans quelques pays, mais dans tous les pays d'Afrique”.

La suggestion d'Okurut semble réalisable pour Desmond Orjiako, le conseiller à la communication de la région des Grands Lacs pour l'Union africaine (UA) forte de 53 membres.

“Si le groupe de pression des médias du continent est capable de présenter des arguments solides au sommet des chefs d'Etat de l'UA ou au Conseil des ministres, c'est donc possible que le mandat d'une presse libre puisse être adopté à travers l'Afrique”, a-t-il dit.

Le conseil est constitué des ministres des Affaires étrangères des Etats de l'UA; il prend des décisions sur divers problèmes et aide à préparer le sommet annuel où l'assemblée de l'UA, la plus haute instance de prise de décision de l'union, se réunit.

Mais, une législation sur la liberté de la presse qui s'appliquerait à tout le continent, va probablement rencontrer une résistance coriace de certains Etats — comme l'indique la récente liste du CPJ des '10 pays les plus censurés'.

Trois nations africaines — la Guinée Equatoriale, la Libye et l'Erythrée — figurent sur la liste publiée le 2 mai.

Alors qu'il y a un petit nombre de journaux privés en Guinée Equatoriale, dit le CPJ, ils paraissent rarement à cause des contraintes budgétaires et politiques.

“La radio d'Etat, Radio Malabo, diffuse des chants prévenant les citoyens qu'ils seront écrasés s'ils parlent contre le régime. Au cours des élections législatives en 2004, les médias d'Etat ont appelé les militants de l'opposition les 'ennemis' de l'Etat”, indique le CPJ. (Malabo est la capitale de la Guinée Equatoriale.) “La radio d'Etat a décrit Obiang comme 'le Dieu du pays' qui détient tout pouvoir sur les hommes et les choses”, ajoute-t-il, se référant au président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo. Les médias libyens sont décrits comme “les plus rigoureusement contrôlés dans le monde arabe”, le CPJ soulignant plus loin que le meurtre non élucidé du journaliste Dayf al-Ghazal al-Shaibi, l'année dernière, “a envoyé un signal sans faute aux futurs critiques”.

Selon le comité, l'Erythrée n'a aucun journal privé, faisant exception parmi les pays d'Afrique subsaharienne. Quelque 15 journalistes ont été emprisonnés dans cet Etat est-africain ces cinq dernières années.