WASHINGTON, 11 août (IPS) – Trois mois après la signature de l'Accord de paix sur le Darfour (DPA) sous l'égide des Etats-Unis et des Nations Unies, la violence et le chaos connaissent une fois encore la flambée dans la région de l'extrême ouest du Soudan, selon des groupes d'aide et des experts dans le pays.
Au lieu de pacifier la région, l'accord du 5 mai entre le gouvernement soudanais et une faction insurgée, a fracturé les diverses factions rebelles africaines, qui sont maintenant en train de s'attaquer les unes les autres.
“C'était l'objectif (du gouvernement) de Khartoum depuis le début — alimenter les conflits inter-communaux et les luttes inter-organisationnelles parmi les rebelles jusqu'à ce que chaos s'ensuive”, selon John Prendergast, spécialiste du Soudan au 'International Crisis Group' (ICG).
“C'est diviser et détruire. Khartoum a utilisé le DPA comme l'ultime moyen pour poursuivre cette stratégie”, a-t-il dit, notant que le gouvernement offrait un appui logistique à la faction de l'Armée de libération du Soudan (SLA) qui a signé l'accord, ainsi qu'aux milices arabes Janjaweed qui étaient utilisées par Khartoum pour exécuter sa campagne de la terre brûlée dans laquelle 400.000 Africains, principalement ceux du Darfour, sont supposés avoir péri depuis 2003.
Le DPA, qui était salué comme une percée importante par Washington et l'Union africaine, a alimenté également des tensions parmi les plus de deux millions de gens qui ont été déplacés par la violence ces trois dernières années, dont la plupart vivent dans des camps vastes et surpeuplés.
Cela a rendu le travail davantage difficile pour des agences humanitaires et leur personnel. En effet, huit travailleurs d'aide humanitaire ont trouvé la mort au cours de violents incidents au Darfour en juillet, faisant de ce mois le pire de la période en termes d'attaques perpétrées contre les travailleurs humanitaires et leurs opérations.
“Le niveau de violence auquel les travailleurs humanitaires sont confrontés au Darfour est sans précédent”, selon Manuel da Silva, coordonnateur humanitaire et représentant spécial adjoint pour le Soudan du secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan. Plus de travailleurs humanitaires ont été tués seulement ces deux dernières semaines de juillet au Darfour qu'au cours des deux années précédentes.
“Depuis la signature du DPA, le Darfour est devenu de plus en plus tendu et violent, ce qui a conduit au décès de beaucoup trop de civils et de travailleurs humanitaires”, a déclaré Paul Smith-Lomas, directeur régional d'Oxfam, l'une des nombreuses organisations d'aide dont des employés ont été tués au cours des récentes semaines. “Un cessez-le-feu complet et global doit être mis en œuvre immédiatement”.
Dans une déclaration conjointe publiée mardi, Oxfam et trois autres agences d'aide internationales importantes actives au Darfour — CARE, International Rescue Committee, et World Vision — ont rapporté que 25.000 personnes ont fui leurs domiciles dans le nord du Darfour le mois passéà cause des combats et que la violence menaçait la capacité de la plus grande opération humanitaire mondiale à fournir des aides et services vitaux à une population estimée à 3,5 millions à travers toute la région, qui dépend de l'aide.
En effet, l'ONU a estimé le mois passé que les niveaux d'accès à l'humanitaire au Darfour sont maintenant pires qu'en 2004 et que jusqu'à 40 pour cent de la population nécessiteuse ne recevait pas d'assistance adéquate. Dans leur déclaration, les groupes d'aide ont noté que la force de l'Union africaine (AMIS) forte de 7.000 hommes, qui est supposée fournir la sécurité aux déplacés, semble avoir réduit ses activités depuis la signature du DPA.
Dans un rapport publié vendredi dernier (4 août), Annan qui a demandé sans cesse plus d'appui pour l'AMIS, a déclaré que la force de maintien de paix de l'ONU, qui est supposée prendre sa relève en janvier, aura besoin de jusqu'à 18.600 hommes pour s'assurer que toutes les parties au Darfour se conforment au DPA.
Mais la constitution d'une telle force semble de plus en plus douteuse, à cause, d'une part, du refus continu de factions rebelles importantes de signer l'accord et, d'autre part, parce que Khartoum lui-même a rejeté sans cesse les appels pour autoriser la force de l'ONU à se déployer.
Malgré la forte pression exercée par l'UA, l'ONU, l'administration du président américain George Bush, et certains de ses alliés d'Europe occidentale, seul un chef rebelle, Minni Minnawi du SPA, a signé le DPA.
D'autres factions rebelles, dont les dissidents du SPA, ainsi que les chefs du Mouvement pour la Justice et l'égalité (JEM), ont rejeté le traité au motif qu'il a manqué de fournir des garanties nécessaires pour le retour en sécurité des déplacés et une compensation pour leurs pertes, et pour le désarmement des Janjaweed.
Après la signature, le mouvement rebelle s'est en réalité fragmenté, créant de nouvelles alliances qui sont maintenant en guerre les unes contre les autres, dans quelques cas adoptant des tactiques de la terre brûlée similaires à celles pratiquées par les fameuses milices Janjaweed qui sont aussi restées actives dans la région malgré les promesses du gouvernement de les désarmer.
Au même moment, Khartoum insiste de plus en plus qu'elle n'acceptera pas une force de l'ONU sur son sol. Vers la fin du mois passé, par exemple, le président Omar el-Béchir a prévenu que le Darfour allait devenir un “cimetière” pour les forces de l'ONU si elles y étaient déployées.
La plupart des experts indépendants ici croient que ces obstacles pourraient encore être surmontés, pourvu que la communauté internationale et particulièrement les Etats-Unis, dont le gouvernement a accusé Khartoum de “génocide” contre la population africaine, soit disposée à adopter quelques exigences formulées par les rebelles comme faisant partie de l'application du DPA et à exercer une forte pression sur Khartoum pour s'y conformer.
“La voie vers une force multinationale de maintien de paix pour le Darfour est minutieusement tracée par Kofi Annan”, a indiqué Ann-Louise Colgan, directrice par intérim d'Africa Action, un groupe de pression populaire ici. “Les Etats-Unis doivent maintenant prendre de nouvelles dispositions pour défier les réponses évasives de Khartoum, et cela doit impulser une nouvelle dynamique sur la crise”.
Que Washington soit disposé à le faire demeure, cependant, une préoccupation, notamment à la lumière de la priorité qu'il a donnée au Conseil de sécurité de l'ONU à la guerre qui dure depuis un mois entre Israël et le Hezbollah au Liban, ainsi que le départ de l'administration de Bush de deux officiels américains haut placés — l'ex-secrétaire d'Etat adjoint Robert Zoellick et le rédacteur de haut rang qui écrit les discours du président, Mark Gerson — qui étaient les plus préoccupés par le Darfour.
“Il y a juste un grand vide (dans l'administration en ce moment)”, selon Prendergast qui, avec plusieurs groupes d'aide et un nombre de parlementaires démocrates et républicains, est en faveur de la nomination d'un envoyé spécial consacré à plein temps au Darfour. “Je suis sûr que le président voudrait faire plus, mais s'il n'obtient pas l'appui des gens haut placés qui disent, 'Nous avons besoin de faire ci, nous avons besoin de faire ça', et puis plus rien”.
En réalité, Bush a invariablement manifesté un grand intérêt pour le Darfour, à tel point qu'il téléphone personnellement el-Béchir — un chef qu'il devrait normalement mépriser — pour le pousser à envoyer son vice-président signer le DPA début-mai.
Que el-Béchir fasse également attention à Bush est évident par le fait qu'il a nommé Minnawi comme son assistant spécial pour le Darfour — une démarche exigée par le DPA mais que le chef soudanais avait retardé pour près de trois mois — dix jours après que Minnawi a été reçu à la Maison Blanche par Bush le 25 juillet.
La solution, selon la plupart des analystes, reste la volonté de Washington, non seulement de s'engager à nouveau à un haut niveau à travers un envoyé spécial, mais également, de concert avec ses alliés occidentaux et africains, de mettre une forte pression sur Khartoum.
“En ce qui concerne Khartoum, s'ils peuvent tenir bon et surmonter les réprimandes de diplomates sans influence, pourquoi devraient-ils changer de position (sur le déploiement de la force de l'ONU?”, a indiqué Prendergast.
“Ils ont obtenu une situation favorable en ce moment. Minnawi, qui est reçu à la Maison Blanche, est en train de combattre les autres groupes rebelles au profit du gouvernement. Trois années se sont écoulées depuis, l'administration appelle cela 'génocide', et pourtant aucune mesure punitive n'est imposée”, a-t-il dit.

