OUAGADOUGOU, 14 août (IPS) – François Tani, producteur de coton à Koumbia, dans l'ouest du Burkina Faso, a défriché cette année huit hectares en plus des 20 existants pour cultiver plus de coton, mais il ne se fait guère d'illusion sur ses revenus qui ne connaîtront pas de changement malgré tout.
“L'an dernier, j'ai obtenu 47 tonnes, mais malgré les 50 tonnes de cette année, je vais gagner moins”, déclare-t-il, dépité, à IPS.
Les cotonculteurs burkinabé vendront leur coton-graine à 33 cents US environ le kilogramme cette année, contre 35 cents l'année passée, et 42 cents deux ans auparavant.
La campagne passée, “chaque producteur membre de la famille a reçu 50.000 francs CFA (environ 100 dollars). Avant, chacun gagnait 100.000 FCFA (200 dollars) à la fin de chaque saison”, se plaint Tani.
Dans ce pays sahélien d'Afrique de l'ouest, quelque trois millions à six millions de personnes dépendent directement et indirectement du coton.
Les producteurs du Mali ont obtenu cette année 34 cents environ le kg pour leur coton vendu à l'entreprise gouvernementale. Ceux du Tchad, du Bénin et de Côte d'Ivoire ont reçu un peu moins de 33 cents.
Tani et les autres cotonculteurs africains avaient espéré un répit et une embellie pour les années à venir grâce au Cycle de développement de Doha — à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) — qui promettait de veiller à la disparition des subventions dans les pays développés. Ces subventions faussent les lois du marché du coton et du commerce en général.
Mais le nouvel échec, le mois dernier, des négociations sur ce cycle de Doha à l'OMC signifie que les cotonculteurs devront attendre longtemps pour des lendemains meilleurs.
“Nous ne leur demandons pas de ne pas aider leurs producteurs, mais nous leur demandons simplement de respecter leurs engagements, de faire de l'OMC un outil de développement en permettant à un produit de qualité d'avoir sa valeur pour les pauvres”, déclare à IPS, François Traoré, président de l'Association africaine des producteurs de coton.
“La production cotonnière n'est pas rentable pour les Américains. La Banque mondiale et le Fonds monétaire international auraient déjà arrêté cette production dans les pays africains si c'était le même cas, mais eux (les Américains) sont forts et riches, et peuvent donc continuer de produire le coton”, s'insurge Traoré.
Parlant des 25.000 producteurs de coton américains, Traoré explique : “Ce qu'ils continuent de recevoir pour continuer à produire sans être économiquement rentable n'est pas bon pour leur moral. La preuve est que malgré ce soutien, leurs enfants ne s'intéressent plus à la terre”.
Pendant la conférence ministérielle de l'OMC à Doha, au Qatar en 2001, les pays développés avaient accepté d'entreprendre des réformes de leurs politiques agricoles pour favoriser le développement des pays pauvres grâce à un commerce plus équitable.
L'OMC s'était engagée à favoriser un accès au marché des produits des pays en développement, à leur apporter une assistance technique, et à accorder une attention particulière aux besoins des nations les plus vulnérables.
Pour les pays africains producteurs de coton, les mesures attendues comprennent une réduction, voire la suppression totale de toutes les formes d'appui aux producteurs des pays riches, une prise en compte de la spécificité du coton suite à la transmission, en 2003, de l'initiative coton au Comité de l'agriculture de l'OMC par un groupe de quatre pays africains — Bénin, Burkina Faso, Tchad et Mali. Ces pays demandaient également des mesures de compensation pour faire face à la baisse de leurs recettes d'exportation dont les pertes directes et indirectes sont respectivement estimées à quelque 250 millions et un milliard de dollars.
En Afrique occidentale et centrale, quelque 10 millions de personnes dépendent directement de la culture du coton et plusieurs autres millions souffrent indirectement des difficultés de cette filière. Elles sont environ 20 millions de personnes dans toute l'Afrique subsaharienne à vivre du coton.
“Nous nous promenons de village en village aujourd'hui pour sensibiliser (les paysans) à produire davantage de coton” au Burkina pour amortir la chute des prix, confie Traoré à IPS.
Cette année, le Burkina a produit 713.000 tonnes de coton contre 600.000 l'an dernier, selon Traoré.
Malgré la décision du Conseil général de l'OMC de régler rapidement, de façon ambitieuse et spécifique le dossier coton, les cotonculteurs américains ont reçu environ un milliard de dollars entre 2004 et 2005, selon l'organisation non gouvernementale Oxfam, basée à Londres. Au même moment, les producteurs de l'Afrique subsaharienne ont perdu 450 millions de dollars et se sont appauvris davantage, non pas parce qu'ils ont moins travaillé, mais parce que la loi du plus fort continue de prévaloir.
Pour Lamoussa Ouattara, producteur de coton de la province de la Leraba, dans l'ouest du Burkina, il faudra se décarcasser davantage car l'échec des négociations sur le cycle de Doha risque d'entraîner une remise en cause de la décision américaine de réviser le “Farm Bill” (la Loi sur l'agriculture) qui devrait impliquer une suppression progressive des subventions.
“On sera obligé de déboiser et défricher davantage pour que les enfants aillent à l'école”, soutient Ouattara. “Les conséquences se feront sentir chez les producteurs (burkinabé) dont certains émigrent en Côte d'Ivoire après avoir vendu leurs bœufs de trait, mais aussi sur l'environnement car les terres sont appauvries par les intrants”.
Déjà, plusieurs législateurs américains ont demandé le report d'une année de l'entrée en vigueur du programme de réduction des subventions, qui devrait intervenir cette année.
Pour Gary Hufbauer, expert en commerce à l'Institut économique international basé à Washington, la suspension sine die des négociations laisse la porte ouverte aux législateurs de l'administration Bush pour voter une extension des programmes agricoles existants. “En réalité, une extension jusqu'en 2008 est plus que probable, de toutes les façons”, estime Hufbauer. “Ce qui signifie maintenant, plus que jamais, qu'un démantèlement ou toute modification des subventions ne va pas entrer en vigueur avant 2009 ou 2010”.
L'impact de la baisse des prix risque à terme de se faire ressentir sur la qualité de coton car malgré le maintien du prix des 50 kg d'engrais à 25 dollars environ par l'Etat burkinabé, plusieurs producteurs doivent recourir à l'engrais organique ou utiliser deux sacs d'engrais chimique à l'hectare au lieu des quatre requis, affirme Ouattara.
“On ne peut pas trouver autre chose pour remplacer le coton sinon, on l'aurait fait. On a essayé le sésame, les céréales, ça n'a pas marché car tout le monde connaît la loi du marché. Je ne sais pas jusqu'à quand on pourra tenir si rien ne change”, explique-t-il à IPS. “Les commerçants maîtrisent les lois du marché et comme beaucoup ont recours aux céréales, les prix de ce produit ont chuté aussi”, ajoute Tani.
Toutefois, à la suite d'une plainte du Brésil, en 2005, une décision de l'OMC avait conclu que les subventions annuelles aux producteurs et exportateurs américains de coton, d'un montant moyen de 3,2 milliards de dollars de 2000 à 2004, avaient des effets de distorsion sur le commerce et n'étaient pas conformes aux règles de l'organisation.
La Chambre des représentants américains a donc voté en février dernier en faveur de l'élimination progressive, à partir d'août 2006, des subventions accordées à l'exportation du coton et représentant environ 10 pour cent de la totalité des subventions payées annuellement par le gouvernement américain à ses cotonculteurs. Selon des analystes, cette première élimination pourrait impliquer une légère augmentation du prix de la livre de coton sur le marché mondial grâce à la diminution des exportations américaines.

