DROITS: Malgré plusieurs accords, le trafic d'enfants croît en Afrique de l'ouest

ABIDJAN, 3 août (IPS) – Au corridor de Noé, à la frontière entre la Côte d'Ivoire et le Ghana, le regard évasif et suspect d'Abdoulaye Ouédraogo, 38 ans, attire l'attention des douaniers et policiers ivoiriens au poste de contrôle.

Dans le car de transport où il a pris place, en provenance de Lomé, au Togo, pour Abidjan, en Côte d'Ivoire, en passant par Accra, au Ghana, Ouédraogo était en compagnie d'une dizaine d'enfants âgés de huit à 16 ans, le 22 juillet. Interpellé et soumis à un long interrogatoire par la police, Ouédraogo finit par passer aux aveux : il convoie ces enfants en Côte d'Ivoire sur commande de plusieurs clients résidant, non seulement dans des plantations de l'ouest du pays, mais également à Abidjan, la capitale économique de ce pays d'Afrique de l'ouest. Se reconnaissant comme un trafiquant d'enfants, Ouédraogo n'est pas à son premier coup. “Je fais le travail avec beaucoup d'autres personnes depuis trois ans. Chacun a son rôle et moi, je suis chargé de convoyer les enfants et de les livrer”, raconte-t-il aux douaniers et aux policiers étonnés.

“Parfois, certains parents sont d'accord quand d'autres refusent. Mais les enfants se cachent pour nous rejoindre. Ils veulent aller à Abidjan vendre de l'eau ou faire quelque chose qui peut leur rapporter de l'argent”, affirme le trafiquant. Les parents qui acceptent de livrer leurs enfants, ajoute-t-il, gagnent entre 95 et 190 dollars environ.

Cette interception de la douane sur la frontière entre la Côte d'Ivoire et le Ghana constitue la quatrième depuis le début de l'année. “Ils (les trafiquants) viennent de nombreux pays. Souvent, nous en avons du Mali, du Bénin ou du Nigeria. La frontière au nord (de la Côte d'Ivoire), vers la zone de confiance étant rigoureuse, ils passent désormais par ici”, déclare un officier de police à IPS, sous le couvert de l'anonymat.

La "zone de confiance" est la zone où sont déployés les casques bleus de l'Opération des Nations Unies en Côte d'Ivoire, avec des soldats français de l'Opération Licorne. Elle sépare les forces gouvernementales et les rebelles. Depuis le 19 septembre 2002, la Côte d'Ivoire est coupée en deux par une rébellion, et les rebelles occupent la moitié nord, après avoir pris les armes, selon eux, pour lutter contre l'exclusion présumée des populations de cette partie du pays. Comme à Noé, les différentes frontières des pays d'Afrique de l'ouest connaissent de plus en plus un important flux du trafic d'enfants. Selon le Bureau international du travail, le trafic d'enfants serait en pleine croissance dans la sous-région. Mais aucun chiffre n'est disponible sur cette progression. Le 10 juillet, Pacôme N'cho N'cho, Rosalie Amani et Solange Ganon, trois trafiquants accompagnant quatre enfants âgés de trois à cinq ans dans la ville forestière d'Agboville, au nord-est d'Abidjan, ont été arrêtés par la gendarmerie. Les enfants ont été remis provisoirement à la section ivoirienne du Bureau international catholique de l'enfance (BICE), pour leur protection. (Le BICE est une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Bruxelles). “Il ne se passe pas un mois où l'on n'intercepte à nos frontières des enfants convoyés par des trafiquants. Il y a deux mois, une trentaine d'enfants du Burkina Faso avaient été renvoyés dans leur pays d'origine, après avoir été arrêtés en compagnie d'un indélicat”, a indiqué à IPS, le ministère ivoirien de la Famille et des Affaires sociales. “Plus grave, il y a désormais des réseaux qui commencent à se mettent en place dans ce trafic dans les différents pays frontaliers. Cela risque de rendre plus difficile la lutte contre le phénomène”, a avoué Jeanne Peuhmond, ministre ivoirien de la Famille et des Affaires sociales.

Reconnaissant que la Côte d'Ivoire reste une plaque tournante de ce trafic, le Comité national de lutte contre le trafic et l'exploitation des enfants en Côte d'Ivoire indique que de nombreux efforts sont toutefois faits pour mettre un terme au phénomène dans le pays. Le comité souligne qu'une centaine d'enfants victimes du trafic ont été libérés des mains de trafiquants en 2005.

“Les frontières sont poreuses. Chaque année, des milliers d'enfants sont victimes de la traite”, a fustigé Esther Guluma, directrice du Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF) pour l'Afrique centrale et de l'ouest. "Il est véritablement difficile de contrôler tout cela". "Seule une démarche globale permettra de mettre fin à cette exploitation des enfants. Et le moyen le plus efficace, c'est la mise en place d'un partenariat à l'échelle de la région”, a-t-elle suggéré.

Depuis quatre ans que la Côte d'Ivoire est confrontée à une rébellion, les frontières du nord du pays, par lesquelles émigrent des ressortissants des autres Etats de la sous-région, échappent au contrôle de l'Etat ivoirien, favorisant la floraison des trafiquants d'enfants, explique la police à IPS. Réunis fin-juillet à Grand-Bassam, non loin d'Abidjan, des experts de neuf pays — Côte d'Ivoire, Libéria, Bénin, Nigeria, Burkina Faso, Niger, Mali, Guinée et Togo — ont souligné les proportions inquiétantes que prend le trafic d'enfants dans leurs Etats respectifs. Ils ont convenu de l'adoption d'un plan d'action, qui prévoit la promulgation de lois plus sévères réprimant ce trafic dans chaque pays. “Si ce nouveau plan n'a pas pour objectif une éradication totale du phénomène, nous pensons qu'il pourrait faciliter une lutte commune des Etats de l'Afrique de l'ouest”, a déclaré à IPS, Youssouf Oomar, représentant de l'UNICEF en Côte d'Ivoire. Il a invité tous les pays participants à "s'impliquer davantage dans le nouveau combat". Un comité permanent a été créé pour le suivi du plan.

Mais pour l'ONG 'Djana-Afrique', basée à Abidjan, “ces décisions ne portent jamais de fruit. Ce sont les actions permanentes de sensibilisation sur le terrain et des décisions juridiques efficaces qui pourront donner les résultats escomptés”, a indiqué son président Kra Kouamé à IPS.

Cette ONG vient d'installer, dans le centre de la Côte d'Ivoire, avec l'appui de la coopération technique allemande, quatre comités sectoriels de lutte contre la traite et les pires formes de travail des enfants de moins de 18 ans.

Un accord multilatéral signé en juillet 2005, mettant l'accent sur une collaboration transfrontalière pour mettre fin à l'impunité dont bénéficient les trafiquants, n'avait pas produit de résultats tangibles. Certains pays n'avaient pas suffisamment collaboré avec les autres à cause, selon eux, de leurs moyens de lutte limités.

Selon des analystes, le plan d'action adopté en Côte d'Ivoire pourrait connaître le même sort que les précédents, si les Etats ne se décident pas à réprimer sérieusement ce trafic. Ce plan vient juste après la déclaration contre le trafic des personnes, particulièrement les femmes et les enfants, ratifiée par 26 Etats de l'Afrique de l'ouest et du centre, en juin dernier à Yaoundé, au Cameroun.