DROITS-CAMEROUN: Aucune loi pour protéger les femmes des mutilations génitales

YAOUNDE, 28 juin (IPS) – Sous un arbre dans le jardin du parlement du Cameroun, à Yaoundé la capitale, des femmes députées écoutaient, émues, il y a quelques jours, Hannah Kwenti, 17 ans, mère d'une fillette de cinq mois. Elle avait été excisée trois jours seulement après son accouchement.

“Je viens de Mamfé (sud-ouest du Cameroun), où j'avais été excisée en janvier dernier après l'accouchement de Ruth (sa fille)”, dit-elle gênée, à IPS. “Mes beaux-parents l'avaient exigé, arguant que si on ne le faisait pas, je pourrais devenir un jour infidèle à Peter (son mari)”.

Elle raconte sa mésaventure à IPS : "Pendant l'excision, j'avais perdu beaucoup de sang, et pendant que la douleur me tétanisait, la femme-là (l'exciseuse) disait : cesse de pleurer, ton cas est même passable. Il y en a chez qui on enlève tout ce truc-là et on ne les laisse qu'avec de quoi se mettre à l'aise (pour laisser passer l'urine et les menstrues)".

"Tu n'auras pas envie d'autre homme que Peter, et les maladies sexuellement transmissibles ne seront jamais ton affaire", ajoute Kwenti, citant toujours l'exciseuse.

“J'avais souhaité mourir, mais Dieu ne l'a pas voulu. Je vous déconseille cela pour votre fille”, indique Kwenti, tenant sa tête entre les deux mains. Elle est venue à Yaoundé participer à une campagne de sensibilisation des femmes députées sur les dangers des mutilations génitales féminines (MGF). La campagne est organisée par le 'Cameroon Young Jurists Legal Resource Center' (CYJULERC), une organisation non gouvernementale basée à Buéa, à 300 kilomètres à l'ouest de Yaoundé, la capitale camerounaise.

Les MGF sont une pratique courante au sein de certaines communautés traditionnelles du Cameroun, un pays d'Afrique centrale. Mais jusqu'ici, en dépit des conséquences parfois dramatiques chez certaines victimes, les MGF et leurs auteurs ne sont pas sanctionnés. Pourtant, les droits à l'intégrité corporelle et à la santé sont aussi protégés par la constitution et le code pénal camerounais.

Et, selon la Commission nationale des droits de l'Homme et des libertés, le Cameroun est également signataire de plusieurs conventions internationales visant à promouvoir les droits des femmes et des filles : la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes, la convention relative aux droits de l'enfant, la Charte africaine des droits de l'Homme et des peuples, et la Charte africaine des droits et du bien-être de l'enfant.

“Le gouvernement avait lancé, en 2001, une timide campagne visant à sensibiliser les populations de certaines régions aux effets néfastes des MGF”, dit à IPS, Esther Ayuk, présidente du CYJULERC. “Mais le pays n'a mené aucune activité dans ce domaine au cours des années suivantes, et le phénomène a toujours prospéré”.

“Nous avons vu et compris les effets que les MGF peuvent provoquer chez nos enfants”, a indiqué à IPS, Rose Abunaw, vice-présidente de l'Assemblée nationale du Cameroun. “Nous sommes choquées par cette pratique”.

L'excision consiste à enlever partiellement ou totalement le clitoris de la femme. Dans certaines régions d'Afrique, on pratique l'infibulation qui consiste à coudre les grandes lèvres du vagin de la fille et à ne réserver qu'un petit orifice pour l'urine et les menstrues.

Selon Abunaw, les 20 femmes députées — sur les 180 sièges du parlement — effectueront une descente sur le terrain, à la mi-juillet, pour rencontrer les actrices et leurs victimes, les organisations de la société civile avant de s'atteler à l'élaboration d'une proposition de loi sur les MGF.

Cette proposition pourrait être soumise au parlement lors de la session de novembre prochain; et si elle est adoptée, cette loi sera la première à réprimer l'excision au Cameroun.

Selon des médecins, les MGF entraînent plusieurs conséquences fâcheuses pour la santé des personnes excisées, parce qu'elles sont pratiquées dans des conditions d'hygiène souvent précaires.

“Les MGF — notamment l'excision et l'infibulation — sont à l'origine d'infections multiples, vulvaires, urinaires et gynécologiques, et peuvent entraîner la stérilité”, explique à IPS, Francine Ngué, médecin à la clinique La Roseraie, à Yaoundé. “Les souffrances fœtales sont plus nombreuses chez les enfants nés de femmes mutilées et généralement enclines aux angoisses et aux dépressions”.

Selon des estimations officielles, le Cameroun compte actuellement quelque 17 millions d'habitants dont 52 pour cent de femmes. Et d'après les Nations Unies, environ 20 pour cent de ces femmes sont victimes des MGF qui sont effectuées à tout âge : à la naissance, pendant la petite enfance, à l'adolescence, juste avant le mariage ou après la naissance du premier enfant.

Le CYJULERC estime que 600 femmes environ ont été mutilées dans le sud-ouest camerounais au cours de ces trois dernières années, une des régions les plus touchées par les MGF.

La période de l'excision dépend de chaque communauté et varie, pour une même ethnie, d'une génération à une autre. Et dans certaines régions du pays, cette pratique toucherait 100 pour cent des filles musulmanes et 63,3 pour cent des filles chrétiennes, selon un ouvrage intitulé 'Country Reports 2005', publié par 'The Immigration and Refugee Board of Canada'.

Joint au téléphone par IPS, le révérend Charles Kouoh, directeur de 'Royal Kids Ministry', une association de protection sociale basée à Douala, la capitale économique camerounaise, dénonce la violence contre les femmes : “Dans notre pays, le patriarcat a identifié les femmes comme des instruments symboliques et réels de la malice”.

“La marginalisation des femmes pour la sécurité présente et future est au cœur de tous les règlements internes des religions et cultures patriarcales”, dit-il. "L'inceste, la violence physique sur les femmes, l'excision, l'infibulation, l'absence de contrôle de la sexualité-maternité sont le lot quotidien de la femme camerounaise”.

“Donner à la femme camerounaise un avenir brillant sur le plan de la santé de la reproduction est notre préoccupation”, affirme à IPS, Jacqueline Ntep, un cadre du ministère de la Promotion de la Femme et de la Famille.

“L'épanouissement de la femme ne peut se concevoir sans la fin des MGF.

Raison pour laquelle nous encourageons les associations nationales et tous les partenaires à l'éducation et à la sensibilisation aux dangers futurs qu'encourent les enfants victimes des mutilations génitales”.

Le 16 juin dernier, à l'occasion de la Journée de l'enfant africain, Alpha Oumar Konaré, président de la Commission de l'Union africaine, a fustigé la pratique des MGF, qu'il a présentée comme une “violation des droits humains et de la dignité des filles et des femmes”.