DROITS-GUINEE: La grève est finie, mais les problèmes fondamentaux demeurent

CONAKRY, 18 juin (IPS) – Après neuf jours d'arrêt de travail, les leaders syndicaux et le gouvernement guinéen sont parvenus vendredi à un accord suspendant la grève générale émaillée en début de semaine par des incidents violents qui ont fait officiellement 11 morts.

Plusieurs dizaines de milliers d'élèves, mécontents du report des examens de fin d'année, le baccalauréat notamment, ont envahi lundi les rues de plusieurs villes du pays, scandant des slogans hostiles au régime et appelant à un changement.

Les militaires appelés en renfort aux policiers de la brigade anti-émeutes, ont tiré sur la foule, provoquant plusieurs morts et blessés parmi les manifestants. Des organisations de défense des droits de l'homme parlent d'une vingtaine de morts et de plus de 80 blessés, citant ses sources hospitalières.

La Rencontre africaine des droits de l'Homme (RADDHO), une organisation non gouvernementale basée à Dakar, au Sénégal, a également dénoncé l'attitude des militaires guinéens qui ont tiré sur des élèves. La RADDHO a demandé l'ouverture d'une enquête internationale, affirmant que le bilan est de 21 morts.

C'est la Confédération nationale des travailleurs de Guinée (CNTG) et l'Union syndicale des travailleurs de Guinée (USTG), les deux principaux syndicats de ce pays d'Afrique de l'ouest, qui ont appelé les travailleurs à aller en grève.

“C'est toute la frustration des Guinéens fatigués par la gestion calamiteuse des ressources publiques, qui s'est exprimée au cours de cette grève”, a déclaré à IPS, Jean Marie Doré, un leader de l'opposition.

“La seule solution durable est que le président Lansana Conté rende le tablier. Il n'a plus ni les ressources physiques ni les ressources mentales pour assumer sa fonction de chef de l'Etat”, a martelé Doré.

Le chef de l'Etat guinéen, 72 ans, est malade depuis plusieurs années, mais il s'est fait réélire encore pour cinq ans en 2003 au cours d'un scrutin boycotté et contesté par l'opposition. Il est au pouvoir depuis 22 ans.

Selon Ibrahima Fofana, secrétaire général de l'USTG, après les concessions faites par le gouvernement aux travailleurs, "les syndicalistes ont pris la décision d'arrêter la grève pour préserver la paix sociale dans le pays".

Les syndicats sont parvenus notamment à faire baisser le prix du sac de 50 kilogrammes de riz importé de 24 dollars à 17 dollars, et à augmenter leurs primes de transport et de logement de 10 dollars.

Cependant sur la baisse du prix du carburant à la pompe — de 1,1 dollar actuellement à 87 cents –, le gouvernement a indiqué que c'était impossible en raison de ses engagements internationaux, spécialement avec le Fonds monétaire international avec lequel Conakry négocie un programme d'appui budgétaire depuis décembre 2000.

Pour le négociateur de la CNTG, Boubacar Biro Barry, “il est nécessaire que l'Etat réduise son train de vie pour améliorer les conditions de vie des Guinéens en général, et des travailleurs en particulier”.

La grève générale, qui a fait trembler le régime guinéen, est l'aboutissement d'un long processus de dégradation de l'autorité de l'Etat, provoquant une crise de confiance entre les dirigeants du pays et la société civile, estime Youssouf Sylla, un juriste basé à Conakry, la capitale guinéenne.

“Dans un pays où on peut détourner de l'argent public en toute impunité, où il y a un déficit de dialogue évident entre le pouvoir et l'opposition…,il fallait s'attendre à cette crise”, a expliqué Sylla à IPS. “Les causes fondamentales de cette grève résident dans l'incapacité de l'Etat à satisfaire les besoins les plus élémentaires de la population, sans compter la mal-gouvernance et l'impunité”.

“Cette grève a permis d'avoir une idée de l'ampleur de la demande sociale.

Quant à savoir si les dirigeants du pays vont changer de politique pour s'adapter à la nouvelle, je suis un peu sceptique”, ajoute-t-il.

Le secrétaire général des Nations Unies, Koffi Annan, a exprimé sa “vive préoccupation” après la mort des élèves en Guinée. Il appelle les autorités guinéennes "à faire preuve de retenue", selon un communiqué de l'ONU dont IPS a reçu copie.

Appréciant les appels à l'ouverture d'une enquête sur les tueries du 12 juin, l'avocat Mohamed Sampil estime que “la démarche de la communauté internationale est rassurante car elle permet de faire comprendre aux dirigeants des pays souffrant de déficit démocratique qu'on ne peut pas tuer des gens et rester impuni” L'Assemblée nationale guinéenne a mis en place une commission d'enquête parlementaire pour “faire la lumière et toute la lumière” sur les graves incidents survenus dans le pays, a annoncé son président Aboubacar Somparé, et successeur de Conté en cas de vacance du pouvoir, selon la constitution.

“Nous devons tirer les conséquences sur certains aspects de la crise dont il serait trop difficile en ce moment d'occulter l'évidence tant les circonstances sont douloureuses pour les populations. Il s'agit des dérapages qui ont entraîné la mort de jeunes manifestants”, a déclaré Somparé à la télévision d'Etat, dans la semaine.

“Le bureau de l'Assemblée nationale recommande au gouvernement l'indemnisation pleine et entière des victimes des malheureux incidents”.

Thierno Maadjou Sow, président de l'Organisation guinéenne des droits de l'Homme, se dit choqué par la mort des jeunes manifestants. “Les autorités ont pris l'habitude de donner l'ordre d'ouvrir le feu à la moindre manifestation. C'est comme s'ils avaient en eux la culture de la violence”.

Selon lui, “La pression de la communauté internationale va permettre au monde entier de savoir comment les choses se passent dans ce pays”.

Mais certains analystes craignent que le pourrissement de la situation sociale et politique en Guinée ne pousse des militaires à prendre le pouvoir par un coup de force.

Pour sa part, Madani Dia, politologue et président de l'Association guinéenne de l'orientation et de la réflexion pour l'action, basée à Conakry, estime que si les résolutions de la concertation nationale, organisée en mars dernier, avaient été respectées, le pays serait à l'abri de ces événements sanglants.

"La concertation nationale a bien recommandé l'ouverture d'un dialogue entre le pouvoir et ses partenaires sociaux. Il est temps que nos gouvernants sachent qu'ils ont besoin d'assurer leur mission avec sérieux", a dit Dia à IPS. "Avec ces événements, je suis presque persuadé qu'ils ne vont plus sous-estimer les signaux qui leur viennent de la société civile".

“Toutefois en Guinée, la communauté internationale n'a jamais été forte.

Nous sommes le seul pays qui a raté volontairement un rendez-vous avec l'Union européenne (UE)”, observe-t-il.

L'UE a demandé à Conakry de libéraliser effectivement les ondes — aucune radio privée n'a commencé à émettre dans le pays. En échange, Bruxelles promet de débloquer une aide de 220 millions d'euros (environ 240 millions de dollars). Sept demandes d'agrément ont reçu un avis plus ou moins favorable du Conseil national de la communication — l'organe officiel de régulation des médias –, selon son président, Boubacar Yacine Diallo.

La Guinée a longtemps subi les contre-coups des guerres civiles de ses voisins, le Liberia, la Sierra Leone et la Côte d'Ivoire, entre la fin des années 1980 et le début des années 2000. La Guinée a servi à la fois de base arrière à des rebelles ou de pays d'accueil pour des centaines de milliers de réfugiés venus des trois voisins.