BAGDAD, 16 juin (IPS) – Bassorah dans le sud de l'Irak commence par se fragmenter sous une violence croissante et des divisions sectaires.
La contrebande du pétrole à grande échelle couplée avec une violence croissante ainsi que l'inexistence de services de base comme l'eau et l'électricité ont créé des tensions grandissantes dans la ville, située à 570 km au sud de Bagdad. Plus de 100 civils ont été tués à Bassorah jusqu'ici ce mois (mai).
Les habitants pointent un doigt accusateur sur le gouverneur et l'armée britannique, qui occupe la ville.
Avant la récente série de tueries, Bassorah avait la réputation d'être l'une des villes les plus paisibles de l'Irak occupé. L'armée britannique — dont les 8.000 soldats en Irak contrôlent Bassorah — était considérée par plusieurs comme étant plus humaine que son homologue américaine.
Mais lorsque des milliers d'habitants sont descendus dans les rues plus tôt ce mois pour protester contre un taux de chômage élevé et la corruption dans le cabinet du gouverneur, les Britanniques ont attaqué les manifestants avec des hélicoptères. Des combattants ont riposté.
"Ils ont abattu un hélicoptère", a déclaré à IPS à Bassorah, As'aad Kareem, président du syndicat des travailleurs de pétrole en Irak.
"C'était une vraie résistance. Ils l'ont abattu parce que les Britanniques supportaient le gouverneur et tiraient sur les gens au cours de la manifestation. Et le gouverneur n'a pas empêché les Britanniques de lâcher des obus sur les manifestants, et par conséquent, c'est également sa responsabilité".
"J'ai visité Bassorah l'année dernière et j'ai vu des tas — ou des montagnes — d'ordures dans la ville", a indiqué Amjad Ali al-Jawahary, représentant nord-américain du mouvement des syndicats irakiens. Il a déclaré que la frustration s'accumulait à Bassorah avant que la violence n'éclate.
"Le système d'égouts est détruit. Le système de fourniture d'eau est inadéquat. Même l'eau potable n'existe pas dans la ville. L'électricité n'est pas à la hauteur des attentes. Autrefois, vous aviez trois heures par jour. Maintenant vous avez 30 minutes ou une heure par jour, ce qui est beaucoup, beaucoup plus grave qu'auparavant".
Kareem a dit que le manque d'eau et d'électricité n'était pas la seule cause des tensions. "Le gouvernement à Bagdad apportait beaucoup de soutien et d'argent à Bassorah, mais le gouverneur (Mohammed al-Waili) en a fait un mauvais usage, et ceci a conduit à la violence et à beaucoup de grèves, y compris à des départs de policiers et de militaires en signe de protestation", a-t-il souligné.
Jusqu'ici, au moins sept soldats britanniques et 100 civils irakiens ont été tués dans cette série de combats.
Fadil el-Sharaa, porte-parole du leader religieux chiite Moqtada al-Sadr, affirme que les forces britanniques et le gouverneur veulent imputer les tueries au conflit sectaire.
Mais ce n'est pas le cas, a-t-il déclaré. "Ce qui s'est passé à Bassorah est que le représentant de l'ayatollah al-Sistani a parlé de la corruption créée par le gouverneur et son administration, ce qui a amené le gouverneur à dire que les offices religieux étaient responsables de toute la violence à Bassorah et que nous sommes en train de diviser les populations contre elles-mêmes".
Le gouverneur est du Parti islamique chiite Fadhila, mais il a été dénoncé par plusieurs personnes au sein du parti, y compris le fondateur et chef spirituel Mohammed Yakoubi.
El-Sharaa a ajouté : "Ils devraient être plus responsables dans leurs déclarations…Maintenant, le problème a été réglé par le cabinet de al-Sadr. Nous avons envoyé notre représentant à Bassorah, et nous avons eu une réunion des deux groupes et avons essayé de régler le problème de façon pacifique".
Mais des désaccords avec le cabinet du gouverneur ne constituent pas la seule cause de violence à Bassorah. Le groupe sunnite, l'Association des universitaires musulmans, a déploré cette semaine le fait que 1.200 familles arabes sunnites de la ville pétrolière aient été contraintes de partir.
"Elles étaient enlevées et tuées quotidiennement", a dit Jawahary de la population sunnite de Bassorah. "Tout récemment, 18 personnes ont été enlevées, et on les a retrouvées mortes quelque part d'autre. Le chef de l'une des tribus a été tué. Le conseil de gouvernement, qui est essentiellement chiite, veut se débarrasser des Sunnites de cette ville, et les Sunnites ont, par conséquent, usé de représailles à leur égard".
Selon un rapport des Nations Unies publié cette semaine, au moins 2.500 personnes ont été tuées en Irak en mars et en avril, tandis que 85.000 ont été contraintes de fuir leurs maisons.
Citant des statistiques fournies par l'Organisation internationale pour les migrations, la Mission d'assistance de l'ONU pour l'Irak (UNAMI) a indiqué que 14.302 familles avaient été déplacées depuis le bombardement du lieu saint du 22 février, à Samarra.
Le rapport note par ailleurs que les destinations des familles déplacées obéissent aux critères sectaires, avec des Sunnites du sud se dirigeant vers les provinces d'Anbar, de Salaheddin et de Diyala, et les Chiites quittant Bagdad et Kirkuk prenant la direction des provinces du sud.
Au milieu de tout cela, le Premier ministre du Danemark, Anders Fogh Rasmussen, s'est rendu à Bassorah cette semaine. Le Danemark compte 535 hommes stationnés à Bassorah. Au cours de sa visite, le leader danois a annoncé qu'il fera renter certains de ses soldats au pays plus tard cet été.
*Salam Talib a participé à ce reportage.

