BEIJING, 30 mai (IPS) – La Chine est en train de devenir une force avec laquelle il faut compter sur le continent africain.
Le pays le plus peuplé du monde est occupé à construire des chemins de fer et des routes en Angola, au Nigeria et au Kenya, à relancer les volumes commerciaux avec l'Afrique du Sud et la Zambie, et, par-dessus tout, à siffler les riches réserves pétrolières et minières du continent.
De plus en plus également, Beijing courtise les pays riches en ressources, comme le Soudan et le Zimbabwe, qui ont été marginalisés ces dernières années par l'Occident, et établit des partenariats sur la force de sa politique étrangère de non-ingérence.
La Chine a refusé de lier son aide au développement et son programme d'investissement en Afrique aux exigences d'amélioration des droits de l'Homme et de la démocratie, comme le recommande l'Occident.
Cette réplique à l'influence géopolitique des Etats-Unis en Afrique est au cœur des efforts de Beijing, et pourrait être due au fait que des informations récentes sur la reprise de relations diplomatiques entre la Libye et les Etats-Unis, aurait provoqué une inquiétude parmi des commentateurs chinois.
Les deux pays n'ont pas eu de liens normaux pendant plus de 25 ans, mais les relations se sont considérablement améliorées après la décision de la Libye, en décembre 2003, d'abandonner son programme d'armes nucléaires. Il y a quelques jours, l'administration Bush a annoncé qu'elle allait ouvrir une ambassade à Tripoli et rayer la Libye de sa liste de nations parrainant le terrorisme.
Les autorités américaines ont été franches en exprimant leurs espoirs que l'initiative encouragera la Libye à ouvrir davantage son industrie pétrolière sous-développée, qui est potentiellement l'une des plus grandes au monde. Les réserves pétrolières de la Libye seraient classées parmi les 10 premières du monde.
La nervosité au sujet de ce pas en avant pour les Etats-Unis dans ce pays riche en pétrole était palpable dans certaines des opinions publiées dans la presse chinoise.
L'un des quotidiens de Beijing, 'the Xinjingbao', a publié une opinion signée le 21 mai décrivant le dirigeant de la Libye Mohammar Kadhafi comme un ancien "homme fort" qui par le passé a osé dire "non" à l'Occident, avant de noter que son "nationalisme pétrolier des années précédentes a été maintenant remplacé par un pragmatisme pur et simple".
"Manifestement, Kadhafi veut utiliser la richesse pétrolière de son pays pour gagner une reconnaissance totale de l'Occident et être accepté comme une partie de la structure de sa sécurité énergétique", a indiqué l'auteur Ai Cao.
L'officiel 'China Daily' a vu le rapprochement entre les Etats-Unis et la Libye comme un obstacle potentiel à la propre campagne agressive de la Chine pour étendre son influence en Afrique.
Yuan Peng, un chercheur à l'Institut chinois des relations internationales contemporaines, a affirmé qu'après des années de négligence de cette "région vide au plan stratégique", Washington a fini par réaliser l'importance d'un nouveau départ avec l'Afrique.
"Aussi bien des intérêts sécuritaires que des intérêts pétroliers (dans la reprise des relations diplomatiques américano-libyennes) sont au service d'un objectif stratégique plus grand — dépassant la stratégie africaine des Etats-Unis", a écrit Yuan dans le 'China Daily'.
"La participation stratégique croissante des Etats-Unis sur ce continent va-t-elle déclencher une réaction en chaîne dans les relations africano-américaines? C'est un sujet qui devra être examiné et suivi de près", a-t-il conclu.
Le rapprochement américano-libyen intervient à un moment où l'influence de Beijing en Afrique est de plus en plus croissante.
Les récentes visites sous forme d'incursion du président chinois Hu Jintao et du ministre des Affaires étrangères Li Zhaoxing en Afrique avaient pour but de renforcer l'image de la Chine en tant que superpuissance émergeante, non-occidentale et non-coloniale, désireuse d'étendre son champ d'influence à travers des programmes d'aide généreux, de gros contrats économiques et un engagement à une neutralité diplomatique.
La diplomatie a été soutenue par un flux constant d'investissement dans la reconstruction et l'expansion de l'infrastructure sur le continent pauvre.
Lundi (22 mai), la Chine a promis un prêt d'un milliard de dollars US au Nigeria riche en pétrole pour l'aider à réparer son système ferroviaire en état de délabrement. Il y a quelques jours, un autre accord a été conclu dans le domaine de l'infrastructure entre la Chine et l'Algérie, également un important producteur africain de pétrole. 'Citic Group' et 'China Railway Construction Group' de Chine ont écarté des soumissions rivales de firmes européennes et américaines pour construire près de la moitié de l'autoroute Est-Ouest de l'Algérie, longue de 1.216 kilomètres.
L'année dernière, la Chine a offert à l'Angola un prêt de construction d'infrastructure de deux milliards de dollars, à des conditions avantageuses, afin de gagner un contrat pour exploiter un champ pétrolier offshore, pour lequel l'Inde soumissionnait également. En plus des donations bilatérales, Beijing a promis également 100 millions de dollars au Fonds asiatique de développement et au Fonds africain de développement.
Beijing a défini sa stratégie sur deux fronts, consistant à gagner des amis politiques et à assurer des fournitures à long terme de ressources naturelles sur le continent en vertu du nouveau concept de partenariat 'gagner-gagner' avec l'Afrique.
"La Chine envisage d'établir et de développer un 'nouveau type de partenariat stratégique avec l'Afrique, caractérisé par l'égalité et la confiance mutuelle sur le front politique, la coopération menée sur la base d'une économie de 'gagner-gagner' avec des échanges culturels renforcés", indique un document rendu public dans la capitale malienne, Bamako en janvier, à la fin de la visite de Li Zhaoxing dans ce pays.
Depuis 2000, les échanges commerciaux de la Chine avec l'Afrique ont presque quadruplé, atteignant 39,7 milliards de dollars en 2005. Plus de 600 entreprises chinoises se sont implantées sur le continent. Par ailleurs, Beijing a signé plus de 30 accords pétroliers avec divers pays africains producteurs de pétrole.
Cependant, la Chine croit que le temps pour établir fermement sa présence sur le continent est limité. Des experts chinois prédisent que les cinq à huit prochaines années seront une période dorée pour que les firmes chinoises investissent en Afrique.
"L'Afrique est devenue un nouveau centre d'intérêt pour des investisseurs du monde entier, et les entreprises chinoises se verront offrir d'énormes opportunités commerciales si elles intègrent le marché tôt", a indiqué Chi Changsheng, un expert de la Commission pour la recherche et le développement national, la première agence de planification de Chine, à un forum sur l'investissement chinois en Afrique, qui s'est ouvert dans la capitale la semaine dernière.
Mais la quête de sécurisation de fournitures énergétiques et le soutien diplomatique de Beijing l'ont également amené dans des partenariats avec certains gouvernements africains peu recommandables. Le Soudan, dont le régime a été accusé de génocide dans la région du Darfour, est actuellement la plus grande base de production de la Chine à l'étranger. Le Zimbabwe, longtemps critiqué par l'Occident pour ses antécédents en matière de droits de l'Homme, est un autre allié militaire et commercial de la Chine.
En visite au Maroc, au Nigeria et au Kenya, le mois dernier, le président chinois Hu Jintao a souligné à maintes reprises que la Chine se conformerait à sa vieille politique non-interventionniste en traitant avec d'autres pays. "Nous respectons le modèle politique choisi par les populations africaines", aurait-t-il déclaré à Nairobi.

