SANTE-RDC: La grève des médecins de Kinshasa angoisse les malades

KINSHASA, 19 mai (IPS) – Le spectre d'une mort due à la grève des médecins hante les malades dans les hôpitaux de Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo (RDC). La grève s'est durcie cette semaine, et la police ne laissait personne entrer dans les hôpitaux de la ville, vendredi.

A l'appel de leur syndicat, le SNM (Syndicat national des médecins), les médecins des trois hôpitaux les plus réputés de la capitale congolaise ont décidé, depuis le 8 mai, de se mettre en grève pour revendiquer une amélioration de leurs conditions sociales.

L'Hôpital général de Kinshasa (2.000 lits), les Cliniques universitaires de Kinshasa (1.500 lits), et l'Hôpital Ngaliema (1.200 lits) se trouvent ainsi paralysés à la grande panique des malades. Dr Jean Kasele, de l'Hôpital général, tient tout de même à rassurer les malades : “Il n'y a pas de raisons de s'inquiéter car un service minimum est assuré pour les urgences dans les trois hôpitaux”.

Si, pour les médecins, il n'y a pas de raisons de s'inquiéter, pour les malades, c'est une véritable panique, notamment lorsqu'un décès survient dans les salles d'hospitalisation communes. Et il y en a suffisamment pour créer la psychose.

Feza Maua, une dame d'une quarantaine d'années, a vu mourir deux de ses proches voisins de lit dans cet hôpital général où elle se trouve internée depuis trois semaines pour une diarrhée qu'elle ne s'explique pas. “Je suis venue dans cet hôpital pour me faire examiner pour des douleurs au ventre que je croyais sans gravité, mais les médecins ont décidé de me garder.

Maintenant qu'ils ont arrêté de s'occuper des malades, j'ai peur pour moi-même”, a-t-elle déclaré à IPS.

Commerçante dans la friperie, Feza fait la navette entre Kinshasa et Lunda, une localité diamantifère dans la province de Bandundu, dans l'ouest de la RDC, à la frontière avec l'Angola, pour vendre des vêtements d'occasion aux creuseurs de diamant. Lunda a toujours été réputée pour la mauvaise qualité des eaux de la rivière dont elle porte le nom, la seule source d'approvisionnement en eau de la région. Feza a été probablement contaminée par de l'eau impropre à la consommation.

Allongée sur son lit, nourrie sous perfusion, Feza dit ne recevoir la visite des infirmières que rarement, et celle des médecins encore plus rarement. “Il y a un décès pratiquement tous les deux jours dans cette salle”, ajoute-t-elle, visiblement angoissée.

Au Pavillon-5 qui abrite les malades atteints par le VIH/SIDA, le rythme des décès est encore plus accéléré avec au moins un mort par jour.

Pour sa part, un malade a préféré quitter l'hôpital, vendredi, et rentrer à la maison à la demande de sa famille parce qu'il ne recevait plus de soins régulièrement. Cet adjudant des Forces armées de la RDC, qui est un mutilé de guerre à la jambe pour avoir sauté sur une mine, a déclaré à IPS, à sa sortie de l'Hôpital général : "Je compte me faire soigner dans des formations médicales privées".

Cependant, les médecins refusent de lier leur mouvement de grève avec les cas de décès constatés pendant la période de grève. “Il n'y a pas plus de cas de décès que d'habitude”, affirme Dr Kasele à IPS.

La situation sociale des médecins congolais est celle de tous les fonctionnaires de l'Etat, en général. Le salaire mensuel d'un médecin congolais oscille, suivant le degré de spécialisation et d'ancienneté, entre 42 et 59 dollars, primes de logement et transport comprises, selon le SNM.

“C'est vraiment dérisoire”, souligne Dr Mankoy Badjoki, secrétaire exécutif du SNM. “Certains médecins n'ont pas reçu leurs salaires depuis 14 mois, d'autres depuis sept mois, sans qu'aucune explication ne soit fournie par les autorités”.

Outre le paiement des arriérés de salaire, les médecins réclament également une augmentation d'environ 50 dollars par mois, une somme correspondant à une revalorisation accordée à tous les fonctionnaires de l'Etat, en novembre 2005, et dont les médecins n'ont pas bénéficié.

A l'Hôpital général de Kinshasa, plus spécialement, les médecins protestent également contre un recensement du personnel effectué en mars 2005, qui a abouti à la suppression de 3.612 personnels médicaux dont 28 médecins de la liste des 13.600 employés de l'établissement.

"C'est tout simplement scandaleux", s'indigne Dr Annie Mbombo, un médecin pédiatre. "Le ministère de la Fonction publique a effectué un contrôle physique qui a révélé un nombre inexplicable de médecins déclarés faussaires et parmi eux, des médecins spécialistes notoirement connus. Ce n'est pas normal”.

Ce sentiment d'indignation est partagé par Dr Badjoki qui, à la suite du contrôle physique, s'est vu amputé de toutes ses années d'ancienneté : “Nous qui sommes là depuis plus de 20 ans, on suspend nos salaires et on nous considère comme des irréguliers”, déplore-t-il, ajoutant que la grève prévue pour dix jours “pourrait se muer en grève totale sans service minimum si le gouvernement ne répond pas à nos revendications”.

Côté gouvernemental, les ministres de la Santé, Emile Bongeli et de la Fonction publique, Athanase Matenda, disent qu'ils suivent la situation de très près et qu'une solution, qui arrangera tout le monde, est en voie d'être trouvée. Mais ils ne donnent aucune indication précise. En attendant, la grève se poursuit et se durcit.

Les conditions sociales précaires des médecins congolais ont poussé plusieurs d'entre eux à s'installer en privé ou à s'exiler tout simplement.

La plupart sont allés vers les formations médicales des pays d'Afrique australe, plus particulièrement en Afrique du Sud, au Lesotho et au Botswana où leur service serait beaucoup apprécié et où ils seraient mieux payés.

Ils sont près de 600 médecins, anciens de la Gécamines (Générale des carrières des mines), la plus grande industrie minière au Katanga, dans le sud-est de la RDC, à s'être expatriés en Afrique du Sud, à la recherche de meilleures conditions de travail.

"Nous sommes près d'un millier de médecins congolais à travailler en Afrique du Sud", confie Dr Fabien Ndakit à IPS. "Nous exerçons généralement dans les hôpitaux des localités éloignées des grandes villes, mais un bon nombre de médecins congolais travaillent à l'hôpital Baragwanath de Soweto, à Johannesburg".