DEVELOPPEMENT-COTE D'IVOIRE: Bardot, le grand bidonville en pleine urbanisation

SAN-PEDRO, Côte d'Ivoire, 14 mars (IPS) – Un bulldozer à la lame d'acier levée détruit des habitations de fortune, un autre ratisse des tas de planches et de rôniers à Bardot, le plus grand bidonville de l'Afrique de l'ouest, à San-Pedro, dans le sud-ouest de la Côte d'Ivoire. Il est en train de faire peau neuve.

Dans son effort vers le développement, le maire de la commune de San-Pedro, Clément Nabo, a décidé de donner une meilleure image à l'un des 48 quartiers de la ville. Deuxième ville portuaire de la Côte d'Ivoire après Abidjan, San-Pedro est, non seulement un eldorado pour de nombreux immigrants en quête d'emploi, mais aussi la plaque tournante de trafic de drogues, notamment le cannabis, en Afrique de l'ouest.

Regroupant 80 pour cent des quelque 200.000 habitants de San-Pedro, le quartier Bardot ou Badô (qui signifie venir en langue locale krou) s'étend sur une superficie de 25 kilomètres carrés. Avec ses maisons d'une précarité légendaire, sa pègre de renommée internationale, il représentait un véritable danger pour la commune. Bardot était déjà considéré, depuis plus d'une décennie, comme le plus grand bidonville de l'Afrique de l'ouest, et confirmé par ONU-Habitat au terme d'une mission effectuée, en décembre 2004, en Côte d'Ivoire, au Ghana, au Mali et au Burkina Faso.

“Ce bidonville est celui de tous les risques avec la circulation de la drogue, des braquages incessants et la prostitution…Nous étions excédés de voir les populations en souffrir. C'est ce qui nous a obligés à le viabiliser et à chercher à construire de vraies habitations”, a expliqué Nabo à IPS par téléphone.

Pour le projet d'urbanisation de Bardot, la mairie a dégagé un budget d'environ 740.700 dollars, établi sur trois années. Les services de la municipalité, qui avaient entamé les travaux par la destruction du sous-quartier 'Bardot 8', appelé “côte Wahaba”, situé aux alentours du "marché Fed", s'étaient heurtés, au départ, au refus catégorique des habitants.

"Nous pensons qu'il était important de nous prévenir à l'avance, avant d'engager de tels travaux. On se réveille un matin et on voit des machines en train de tout détruire. Nous nous sommes opposés, parce que le maire ne nous a pas associés au projet", a déclaré à IPS, Djè Bi Djè, porte-parole des résidents du quartier Bardot. "Or il fallait une négociation pour nous recaser et ensuite voir le coût des nouvelles habitations à la fin des travaux".

Après d'intenses négociations, les deux parties se sont finalement accordées. Un site de délocalisation a été trouvé aux populations, avant les travaux de destruction des Sicobois (les maisons construites en bois ou en rôniers).

“C'est vrai, il y a eu des grincements de dents. Mais comme dit l'adage, on ne fait pas d'omelettes sans casser des œufs. Les populations ont fini par adopter notre politique de développement communal et nous allons leur construire des maisons conventionnelles”, a indiqué le maire à IPS.

Si la mairie de San-pedro a fait de l'urbanisation du quartier Bardot son objectif principal, c'était aussi en raison de l'insécurité qui y régnait, affirme Nabo.

“Dans ce bidonville, en particulier dans le sous-quartier de Colombie, beaucoup de jeunes consomment la drogue, notamment le cannabis”, a révélé le lieutenant Adrien Touré, responsable de l'antenne régionale de la police des stupéfiants à San-Pedro .

En effet, le cannabis est la substance la plus consommée d'autant plus qu'elle est à la portée des petites bourses. “Avec 500 francs CFA (environ un dollar), l'on peut se procurer une boulette de deux grammes”, explique l'officier de police, ajoutant que de juin à décembre 2005, ses agents avaient pu saisir 150 kilogrammes de cannabis.

“Bien que nous effectuions des saisies fréquentes, la drogue et les armes légères continuent de circuler. La destruction de ce bidonville sera pour nous la destruction d'un foyer de trafic de drogue et de vente d'armes à feu”, affirme Touré.

Aujourd'hui, ce sont des rues larges qui traversent le quartier Bardot, et de nouvelles habitations sortent de terre, a constaté IPS sur place, le 8 mars, à San-Pedro. De même, le plus grand centre commercial de la ville pourrait être construit à Bardot, selon une source proche de la mairie.

Les travaux d'une entreprise privée ont permis de réhabiliter la voirie et rendu désormais praticable la voie principale, entre la gare routière et le port de la ville, en passant par le fameux bidonville Bardot. Des travaux d'assainissement sont en cours, indique à IPS, Mamadou Coulibaly, chef de chantier de l'entreprise Batimax. “Bardot fait rêver”, lance, l'air joyeux, un habitant de la ville, heureux de savoir que l'ancien bidonville fera place à des constructions semblables à celles des grandes villes du pays.

Rachel Kouamé, une élève du cours secondaire, a déclaré à IPS : “Tard dans la soirée, c'est avec la peur au ventre que nous traversions le quartier pour nous rendre à la maison. Maintenant que des travaux sont réalisés pour son urbanisation, nous sommes satisfaits et espérons qu'il fera bon vivre mieux que par le passé”.

L'idée d'urbaniser le quartier ne déplaît pas en soi aux populations, mais elles s'interrogent plus sur leur sort. “Ce qui nous préoccupe, c'est le coût des nouvelles maisons. L'on sait que la plupart de ceux qui résidaient au Bardot ont un faible revenu”, a expliqué à IPS, Samuel Kouao, vaguemestre de la ville.

Pour Kouao, comme pour d'autres habitants, le coût du loyer mensuel d'un studio, fixé à environ 28 dollars, ou d'un appartement de deux, trois, ou quatre pièces, variant entre 37 et 93 dollars, n'est pas à portée de toutes les bourses. Ces appartements sont destinés notamment aux cadres moyens et aux cadres supérieurs. Selon le maire, une dizaine de cités résidentielles seront construites dont les habitations seront louées à des prix variant entre 50 et 150 dollars par mois. En outre, un commissariat de police et un établissement scolaire verront le jour dans les trois prochaines années.

“Nous avons lancé des appels d'offres, afin que les entreprises intéressées viennent construire des maisons dignes du nom. Les branchements anarchiques doivent disparaître. Bardot doit ressembler, avant 2008, à une belle cité”, a-t-il souligné.

Depuis le 19 septembre 2002, la Côte d'Ivoire traverse une crise politico-militaire, après une tentative de coup d'Etat manquée. Des militaires insurgés avaient pris les armes pour s'opposer à une exclusion présumée des populations du nord du pays.

En décembre 2002, des combats s'étaient déroulés à proximité de San-Pedro, entre l'armée gouvernementale et les rebelles. Après l'arrêt des hostilités, des combattants auraient trouvé refuge dans la ville, notamment dans le quartier Bardot, où ils commettraient des crimes organisés comme des attaques à main armée et des viols.