DROITS-RDC: Les femmes de Kananga dénoncent l'insécurité généralisée

KINSHASA, 15 mars (IPS) – Une marche des femmes rurales de Kananga a réussi à toucher la conscience nationale sur la précarité de la qualité de la vie dans les campagnes et l'augmentation de la pauvreté du fait de l'insécurité généralisée dans cette région centrale de la République démocratique du Congo (RDC).

Unique en son genre, la marche des femmes de Kananga, une ville de la province du Kasaï occidental (centre de la RDC), était organisée par des associations de la société civile de cette région, pour revendiquer plus de sécurité pour la femme rurale, à l'occasion de la Journée internationale de la femme (8 mars).

Cette marche s'est déroulée parallèlement à une autre organisée par la division locale du ministère de la Condition féminine : une marche protocolaire de femmes revendiquant essentiellement la parité hommes-femmes dans la distribution des postes politiques dans ce grand pays d'Afrique centrale.

"Dans les villages et campagnes, les femmes n'arrivent plus à s'occuper de leurs champs parce que les militaires ou autres groupes armés prennent toute la récolte", a déclaré Marie Nkenge de l'organisation non gouvernementale (ONG) 'Kagezi', contactée à Kananga par IPS.

"Nous avons organisé une marche parallèle pour signifier aux pouvoirs publics que l'environnement politique actuel, focalisé sur les élections, ne doit pas masquer d'autres problèmes cruciaux qui frappent les milieux ruraux", a-t-elle expliqué.

La RDC prépare les élections générales qui devraient marquer la fin de trois années de transition politique après une longue guerre civile qui a fait plus de 3,5 millions de morts. Le scrutin présidentiel est prévu le 18 juin prochain.

Selon Nkenge dont l'ONG s'occupe de l'encadrement de la femme rurale, beaucoup de femmes, surprises dans leurs champs, sont violées par des éléments incontrôlés en tenue militaire.

Ce qui se passe à Kananga est général pour toute la RDC rurale, estiment des analystes. Si les agglomérations urbaines sont plus ou moins sécurisées – encore qu'une criminalité propre aux villes est en net accroissement – les Congolais vivant dans les campagnes sont toujours victimes de tracasseries de toutes sortes de la part des militaires, policiers dont ils sont pourtant en droit d'attendre protection.

Tout en reconnaissant ce mauvais comportement, les militaires congolais se réfugient derrière l'argumentation selon laquelle ils ne perçoivent pas leurs salaires dans les régions reculées du pays. Ce qui les oblige souvent, selon eux, à se nourrir sur le dos de la population.

Partout où ils se trouvent, les soldats congolais se plaignent de la modicité de leur solde. Ce qui les pousse, selon eux, à céder trop facilement à la tentation de braquage des domiciles privés, en ville comme en campagne.

Un soldat en RDC gagne 11 dollars par mois pour le moins gradé, et environ 50 dollars pour le plus gradé, selon des sources militaires à Kinshasa, la capitale congolaise.

Le colonel Joseph Kasongo, chargé de la communication à l'état-major des Forces armées de la RDC, a expliqué le phénomène à IPS par des retards dans le paiement de la solde des militaires. "Les militaires congolais reçoivent leur solde, mais souvent avec un retard dû aux difficultés de communication".

Le lieutenant Aimé Kamba, un handicapé de guerre, déclare avoir personnellement connu cette situation dans le Nord-Katanga (sud-est du pays), mais estime que ce phénomène est une conséquence de la mauvaise gouvernance des pouvoirs publics.

“Nous savons tous que la morale réprouve ce comportement des militaires dans les provinces, mais nous-mêmes à Kinshasa, nous sommes sous-payés ou pas payés du tout. Comme il n'y a pas de champs à piller, nous sommes obligés de sillonner tous les bars de la ville pour quémander la charité”, explique Kamba à IPS.

Et fort malheureusement, ce sont les femmes et les enfants qui paient le tribut de cette mauvaise gouvernance. Dans le district de l'Ituri (nord-est de la RDC), toujours en proie aux activités des milices, des villages entiers ont été vidés de leur population. Les hommes sont soit morts à la suite de différentes confrontations armées, soit intégrés dans les différents groupes armés, y compris l'armée nationale.

Selon Pétronelle Vaweka, commissaire du district de l'Ituri, certains villages ne sont plus habités que par des femmes, veuves pour la plupart.

Une information confirmée par la Commission électorale indépendante (CEI) qui dit n'avoir enregistré que des femmes dans le village de Ngeti, non loin de la ville de Bunia, la capitale de l'Ituri.

“Ce sont des femmes courageuses qui défient stoïquement les milices et autres groupes armés en cultivant les champs pour leur survie. Cette situation en a fait des chefs des seules familles qui leur restent”, affirme à IPS, Chris Kasese de la CEI dans l'Ituri.

La revendication des femmes de Kananga fait également penser à la condition des femmes des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu (est du pays), victimes des exactions de groupes armés étrangers dont les rebelles hutu rwandais du FDLR (Front démocratique de libération du Rwanda). Ces ont également des difficultés à accéder à leurs champs de peur d'être violées, enlevées et même tuées.

Le contact IPS à Bukavu rapporte que dans la presqu'île d'Ubwari, sur le lac Tanganyika, ce sont les rebelles burundais du FNL (Front national de libération) qui empêchent les populations de se rendre dans leurs champs..

“La presqu'île d'Ubwari était la seule à fournir de l'huile de palme à toute la province du Sud-Kivu. Aujourd'hui, elle ne produit pratiquement plus rien”.

Les conséquences de cette insécurité généralisée dans les campagnes congolaises se font sentir sur les prix des produits agricoles dans les centres urbains. Les prix montent vertigineusement sur les étalages, constate IPS sur place. Les pouvoirs publics, tels que les services d'inspection économique du ministère de l'Economie et des Petites et Moyennes Entreprises (PME), se déclarent impuissants devant ce constat.

“Nous n'arrivons plus à contrôler les prix des denrées alimentaires face à la trop forte demande par rapport à l'offre. Depuis deux ans, le manque à gagner est en moyenne de 60 pour cent”, reconnaît Gilbert Mameya, inspecteur des prix au ministère de l'Economie et PME.

La revendication des femmes de Kananga a des chances d'atteindre son objectif car des organisations féminines de Kinshasa, comme les femmes juristes de l'ONG 'Cause commune' ont décidé d'entreprendre des actions de sensibilisation auprès du gouvernement congolais, et spécialement auprès du ministère de la Défense nationale, pour une meilleure prise en compte des conditions de sécurité dans les milieux ruraux.

"C'est justement cela la raison de notre lutte en tant que femmes politiques", déclare à IPS, l'avocate Marthe Mwila de 'Cause Commune'.

"Nous luttons pour la gestion du pouvoir afin d'appliquer des solutions durables aux problèmes sexo-spécifiques". Les femmes représentent près de 53 pour cent de la population totale de la RDC.