YAMOUSSOUKRO, 4 mars (IPS) – Alors que les Ivoiriens attendaient beaucoup de leur première rencontre dans leur pays depuis le début de la guerre en septembre 2002, les principaux leaders de la crise en Côte d'Ivoire ont plutôt déçu les espérances, en ne réussissant pas à dominer la crise de confiance qui règne entre eux.
“Ils ne se sont jamais fait confiance. Une partie accuse toujours l'autre de vouloir la duper. Il y a trop de boulangers dans la politique, qui mènent leurs adversaires en bateau. Croyez-moi, les Ivoiriens sont sceptiques quant à l'aboutissement des résolutions adoptées à Yamoussoukro”, a déclaré à IPS, Innoncent Anaky Kobenan, président du Mouvement des forces d'avenir (MFA, un parti indépendant et membre du Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix, qui sont des opposants au pouvoir actuel).
A l'initiative du Premier ministre de transition Charles Konan Banny et en l'absence de toute participation directe de la communauté internationale, le président Laurent Gbagbo, l'ex-Premier ministre Alassane Dramane Ouattara du Rassemblement des républicains (RDR), l'ancien président déchu Henri Konan Bédié du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI) et le chef rebelle Guillaume Soro, secrétaire général des Forces nouvelles (FN) se sont rencontrés à huis clos à Yamoussoukro, la capitale administrative ivoirienne, cette semaine.
Alors que l'annonce de cette rencontre inédite en terre ivoirienne avait donné l'impression que ces principaux leaders politiques allaient donner un coup de fouet au processus de paix, leur réunion a débouché sur une déclaration finale sous forme de promesses déjà connues qui ne rassurent pas totalement sur leur volonté de renouer les fils de la confiance entre eux.
Selon la déclaration adoptée à l'issue de la rencontre, les cinq hommes ont “admis la nécessité de se retrouver fréquemment pour échanger sur le processus de paix…, pris acte de l'élection du bureau de la Commission électorale indépendante (CEI)…" Ils ont également "pris acte de l'arbitrage du Haut représentant de l'ONU pour les élections en Côte d'Ivoire, Antonio Monteiro, qui avait validé cette élection…" à la CEI, tout en décidant de la création d'un quatrième poste de vice-président qui reviendra sans doute au Front populaire ivoirien (FPI, parti au pouvoir).
Le FPI contestait jusqu'ici la composition du bureau de la CEI dominé, selon lui, par les partis de l'opposition. Les principaux membres de bureau sont : président, Mambé Beugré (PDCI); premier vice-président, Jean-Baptiste Gomis (RDR), deuxième vice-président, Bakari Sinani (MFA), troisième vice-président, Fatoumata Traoré (FN).
Sur le désarmement, les participants ont "admis la nécessité de l'actualisation du chronogramme et de la reprise immédiate du dialogue entre militaires loyalistes et rebelles". Ils se sont également "réjouis de conduire simultanément les opérations d'identification des populations et le recensement électoral", soulignant que la "constitution et la résolution 1633 (de l'ONU) n'étaient pas antinomiques". Ils n'ont toutefois pas évoqué la question brûlante de la prolongation du mandat parlementaire, qui avait opposé les protagonistes de la crise ivoirienne, à la mi-janvier.
Pour Konan Bédié, la déclaration commune contient “des faits décisifs dans le sens du rapprochement des Ivoiriens et d'une fin de crise, mais il faut rester vigilant”.
De son côté, Guillaume Soro, le leader des Forces nouvelles (ex-rébellion), a déclaré : “Nous allons vers la paix. Ce n'est pas facile, mais ça ira”.
Quant à l'initiateur de la rencontre, Konan Banny, il estime que “C'était une bonne réunion qui va redonner espoir aux Ivoiriens, surtout qu'il y a une bonne foi qui a animé les participants”.
Pour sa part, le président Gbagbo s'est refusé à tout commentaire.
Depuis le 19 septembre 2002, la Côte d'Ivoire est coupée en deux par une rébellion après une tentative de coup d'Etat manquée. Des militaires insurgés avaient pris des armes pour s'opposer à une exclusion présumée des populations du nord du pays. Malgré des efforts de médiation internationale, ce pays d'Afrique de l'ouest n'est pas encore sur la voie de la paix et de la réconciliation nationale.
Nommé en vertu de la résolution 1633 adoptée en octobre 2005 par le Conseil de sécurité des Nations Unies, le Premier ministre Konan Banny a fait renouer le dialogue entre les principaux leaders politiques, selon certains analystes optimistes.
Mais la première journée de la réunion baptisée “rencontre des cinq grands”, s'était soldée par un échec, en raison des suspicions liées à des questions de sécurité soulevées par les uns et les autres avant même le début de la séance.
“L'incident a bien démontré la difficulté de sortir le pays de la crise.
Une difficulté qui a pour nom la confiance. Le Premier ministre a toujours dit que cela constituait un problème majeur”, a affirmé à IPS, Assa Yapi, le responsable du Centre d'information et de communication gouvernementale, rattaché à la primature.
Mais, deux jours avant l'ouverture du sommet de Yamoussoukro, Kobenan du MFA, qui est également ministre des Transports, avait déjà qualifié de “mauvaise approche” la rencontre, soulignant qu'il y avait “une crise de confiance entre les hommes politiques. Les grands ont tous un problème.
Tous veulent le fauteuil (présidentiel), tous ont eu des alliances par le passé et ils se sont trahis”.
En effet, en août 2000, huit mois après le premier coup d'Etat en Côte d'Ivoire (décembre 1999), le général Robert Guéï, qui s'était emparé du pouvoir, avait initié à l'époque, à Yamoussoukro, une rencontre avec l'opposant Gbagbo et Laurent Dona Fologo, ancien secrétaire général du PDCI. Ils avaient tous juré, la main sur le cœur, de se conformer au verdict des urnes de l'élection présidentielle de 2000.
Malheureusement, les candidats du PDCI Konan Bédié et du RDR Ouattara avaient été exclus du scrutin. Les résultats du vote ont été contestés par le FPI, et les manifestations de rue avaient contraint le chef de la junte militaire à fuir le pays, permettant à Gbagbo de prendre le pouvoir dans “des conditions calamiteuses”, comme il l'a reconnu, plus tard, lui-même.
Les 22 et 23 janvier 2002 dans la même capitale Yamoussoukro, le président Gbagbo, les responsables des autres grands partis, Ouattara, Konan Bédié et le général Guéi s'étaient retrouvés pour, avaient-il dit, “consolider les acquis de la réconciliation en explorant les voies offertes pour sceller la paix”.
Des 14 résolutions adoptées, aucune n'avait connu un début d'application, jusqu'au déclenchement de la rébellion armée, le 19 septembre 2002. “Tout se passe comme si, après chaque sommet de nos hommes politiques, des événements tragiques devaient intervenir dans le pays”, observe Amadou Tioté, un vendeur d'ignames au marché de Yamoussoukro. “On se demande alors comment ils scellent leurs accords”.
Pour Edith Yao, couturière dans la même ville, “il faut cependant y croire, on ne sait pas d'où viendra un jour le salut. Mais moi, je préfère l'observation de leurs actes”, déclare-t-elle à IPS, quasiment partagée entre le doute et l'espoir, comme beaucoup d'autres Ivoiriens.
La Côte d'Ivoire est seulement à sept mois de l'élection présidentielle prévue par la transition après l'impossibilité d'organiser le scrutin à la date constitutionnelle du 30 octobre 2005. Et des doutes persistent toujours, même si les leaders politiques ont réaffirmé leur "volonté de tout mettre en oeuvre en vue de permettre la tenue de ces élections dans les délais prévus, soit avant la fin octobre 2006″.

