ABIDJAN, 09 jan (IPS) – La Côte d'Ivoire est entrée, depuis le coup d'Etat du 24 décembre 1999, dans un cycle de violence dont elle croyait voir le bout avec la nomination de Charles Konan Banny comme Premier ministre "accepté par tous". Mais cet espoir tombe peut-être déjà avec la récente attaque du camp militaire d'Akouédo.
A peine le tout nouveau Premier ministre est installé que les Ivoiriens se sont réconciliés avec le crépitement des armes de guerre. Au petit matin du 2 janvier, des individus non encore identifiés, et dont le nombre n'est pas connu, ont attaqué le camp militaire d'Akouédo, situé au nord-est d'Abidjan, la capitale économique ivoirienne. Les combats à l'arme lourde autour du camp auraient causé la mort de trois militaires loyalistes et d'une dizaine d'assaillants, selon des sources militaires. Cinq soldats des Forces de défense et de sécurité (FDS) ont été arrêtés pour complicité avec les assaillants. On en était là quand le 03 janvier, le procureur militaire de la République, le commandant Ange Kessy Kouamé, a essuyé des tirs d'armes légères à la sortie du même camp d'Akouédo alors qu'il était allé enquêter sur la fusillade de la veille. Ces événements sont intervenus presque un mois, jour pour jour, après une autre attaque, celle du plus grand camp de gendarmerie d'Abidjan, à Agban, le 1er décembre 2005. Le camp d'Agban, situé au cœur de la capitale économique ivoirienne, avait été attaqué un soir par des civils armés non identifiés. Cette attaque n'a pas été officiellement élucidée jusqu'à ce jour. Mais les proches du pouvoir en accusent implicitement la rébellion. La rébellion pour sa part, par la voix de son chef d'état-major, le colonel Soumaïla Bakayoko, en fait porter le chapeau au président Laurent Gbagbo, au général des FDS, Philippe Mangou, et au sergent-chef déserteur, Ibrahim Coulibaly, dit IB. Peu de jours après cette attaque, le 19 décembre, la tombe de la mère de l'opposant Allassane Dramane Ouattara a été profanée. Son corps, inhumé la veille, a été déterré et était sur le point d'être emporté quand des jeunes du quartier ont surpris les profanateurs. Apeurés par une telle succession d'actes contraires à la paix, certains Ivoiriens soutiennent que leur pays est engagé sur une voie aux lendemains incertains. "Si l'attaque d'Akouédo est une tentative de mutinerie avortée, il ne faudrait pas être surpris. La boîte de pandore est ouverte depuis le 24 décembre 1999 et elle ne se refermera sans doute pas de si tôt", déclare pessimiste, Antoine Koffi, fonctionnaire à Abidjan. En effet, depuis le premier coup d'Etat de l'histoire de la Côte d'Ivoire, le 24 décembre 1999, qui a conduit au renversement de l'ancien président Henri Konan Bédié, attaques, mutineries et agressions se sont succédées. Le coup a été exécuté par de jeunes sous-officiers dirigés par le sergent-chef IB. Ils ont ensuite confié le pouvoir au général de brigade, Robert Guéi qui, par la suite a voulu se présenter aux élections présidentielles contrairement à ses promesses du début. Le germe de la division et de la violence était ainsi implanté. Le pays est devenu, depuis lors, le théâtre d'événements sanglants. Les 7 et 8 janvier 2001, un coup de force visant à renverser le pouvoir avait échoué. Dans la nuit du 18 au 19 septembre 2002, une autre attaque s'est soldée par une rébellion qui s'est retranchée dans la partie septentrionale du pays..
Elle contrôle à ce jour la moitié du pays et se fait appeler Forces nouvelles, dirigées par Guillaume Soro. La Côte d'Ivoire est divisée en deux depuis cette date. Les insurgés disent vouloir mettre fin à l'exclusion dont sont victimes les populations du Nord. Depuis l'accession au pouvoir, en octobre 2002, de Gbagbo et de son parti, le Front populaire ivoirien (FPI), les situations de crise ne font que succéder à d'autres situations de crise. Les 24 et 25 mars 2004, la répression d'une marche de l'opposition par l'armée a causé la mort de 25 personnes selon les autorités gouvernementales, une centaine plutôt, d'après l'opposition. Les 6 et 7 novembre 2004, la capitale économique est restée paralysée, pendant près d'une semaine, à la suite de la reconquête manquée du Nord par l'armée gouvernementale et les protestations qui ont suivi l'anéantissement de la flotte militaire ivoirienne par l'armée française. "C'est dommage que le pays connaisse chaque année de tels événements. Nous sommes en pleine incertitude et nous ne savons pas de quoi demain sera fait. L'économie du pays en prend un coup, ainsi que l'image de la Côte d'Ivoire", affirme à IPS, Tarek Faouzi, homme d'affaires, dont le business est en train de tomber à cause de la crise. "Chaque jour qui passe sans que nous ne travaillions est un manque à gagner considérable pour le pays au moment où les caisses de l'Etat sont vides", révèle sous anonymat à IPS, un économiste vivant à Abidjan. "La paye des salariés dans les mois à venir sera un casse-tête chinois", ajoute-t-il. L'attaque du camp d'Akouédo s'est produite quelques jours après la constitution du nouveau gouvernement de transition par Konan Banny, nommé Premier ministre aux "pouvoirs élargis" suivant la résolution 1633 des Nations-Unies. Certains n'ont pas manqué de mettre en rapport la constitution de ce gouvernement et l'attaque du camp d'Akouédo. Selon des sources diplomatiques occidentales, qui ont requis l'anonymat, l'attaque du camp d'Akouédo participe du boycott du nouveau gouvernement de transition, dans lequel siègent deux responsables des Forces nouvelles, dont leur leader, Soro. "L'idée n'est pas à exclure. On se rappelle qu'à peine le gouvernement constitué, des jeunes avaient érigé des barricades dans certains quartiers d'Abidjan pour manifester contre. Admettons que les nouvelles recrues de l'armée, plus de 4.000, acceptent d'être leurs porte-voix. Tout est possible pour retarder le processus électoral actuellement en cours", explique à IPS, Dr Paul N'Da, politologue et sociologue. Cette réflexion n'est pas partagée par les jeunes proches du pouvoir de Gbagbo. "Retenez que chaque fois que l'on fait un pas vers la paix, il y a des brebis galeuses qui s'y opposent. Et cela vient une nouvelle fois de se confirmer. Nous reconnaissons avoir manifesté à l'annonce de la composition du gouvernement. Mais pour l'intérêt de la nation, nous y avons mis fin.
Nous n'avons aucun intérêt à organiser une auto attaque", a défendu Thierry Légré, membre de l'Alliance des jeunes patriotes. Pour le nouveau gouvernement et le Premier ministre Konan Banny, le président Gbagbo leur a remis une feuille de route. La priorité reste le désarmement de toutes les factions armées et l'organisation de l'élection présidentielle, au plus tard le 31 octobre 2006. (*Notez bien que le camp militaire d'Akouédo est situé au nord-est, et non à l'ouest d'abidjan, comme écrit au deuxième paragraphe d'une précédente version de ce texte diffusé le 6 janvier. Aussi, au 16ème paragraphe, veuillez également noter que Abidjan a été paralysée les 6 et 7 novembre 2004, et non en 2005 comme écrit dans la version précédente. Toutes nos excuses pour ces marques d'inattention.)

