POLITIQUE-BENIN: Le président de la République accusé de bloquer leprocessus électoral

COTONOU, 11 jan (IPS) – Le président Mathieu Kérékou est l'objet d'attaques les plus virulentes de la part des forces politiques et de la société civile pour n'avoir pas autorisé le déblocage des fonds nécessaires à une commission électorale installée depuis septembre 2005 pour organiser la présidentielle de mars 2006.

Dans son discours traditionnel de bilan fin d'année devant les députés, le 30 décembre dernier, le président Kérékou, a clairement spécifié qu'il ne donnerait pas les moyens nécessaires à l'organisation des élections "pour que les membres de la CENA – Commission électorale nationale autonome – aillent s'acheter des terrains et se construire des villas". Il est à noter qu'à cette date, aucun membre des CENA précédentes n'a jamais été jugé coupable d'une quelconque malversation en dépit des certitudes du chef de l'Etat. Cette déclaration du chef de l'Etat fut le dernier acte d'un long processus commencé en 2004 par des actions tendant à modifier la Constitution du 11 décembre 1990 en vue de permettre au président Kérékou de briguer un troisième mandat. Or, la Constitution stipule que nul ne peut briguer plus de deux mandats à la tête du pays. Elle dit également que nul ne peut être candidat à la présidence de la République s'il a plus de 70 ans. Le président Kérékou, 73 ans, qui dirige le Bénin depuis 1996, après l'avoir dirigé une première fois pendant 19 ans (1972-1991), est aujourd'hui frappé par ces deux critères d'éligibilité. C'est donc pour le maintenir à la tête de la République que des personnalités de la mouvance présidentielle comme Martin Dohou Azonhiho, Lucien Mèdjico et Andoche Amègnissè ont préalablement tenté de réviser la Constitution. Cette tentative de révision de la Constitution ayant échoué, le gouvernement, par la voie de son ministre des Finances, Cosme Sèhlin, a officiellement déclaré, le 10 novembre, devant les députés à l'Assemblée nationale, que l'Etat béninois n'avait pas les moyens pour organiser les élections prévues pour mars 2006. En réaction à cette déclaration du ministre des Finances, des syndicalistes des services des impôts et des douanes sont intervenus sur les antennes des télévisions et radios nationales pour affirmer, chiffres à l'appui, que tous les objectifs financiers de l'Etat ont été atteints durant l'année 2005, et que, par conséquent, l'Etat avait bel et bien les moyens pour financer les élections. Il n'en a pas fallu plus pour que toutes les forces politiques et civiles du pays se lèvent pour dénoncer, qui la mauvaise foi du chef de l'Etat, qui sa volonté de s'éterniser au pouvoir. "Il ne faudra pas que le Général Kérékou espère qu'il se maintiendra au pouvoir parce que les élections ne seront pas organisées", avertit Me Sadikou Alao, président du Groupe de réflexion et d'action pour le développement économique et social (GERDES), une ONG internationale basée à Cotonou. Conférences publiques et conférences de presse se sont multipliées pour défier le chef de l'Etat, lui intimer des ordres, voire même le menacer.

"Le président Kérékou doit savoir qu'il est un Béninois comme tous autres et qu'il doit passer la main le 07 avril", rappelle Guillaume Attingbé, secrétaire général de la Centrale des syndicats autonomes du Bénin (CSA-Bénin).

Reckya Madougou, présidente de l'ONG Elan, qui s'était illustrée en 2004 au moment où certains groupes avaient voulu modifier la Constitution, est encore de la bataille : "Nous mettons en garde le président Kérékou et son gouvernement contre les manœuvres dilatoires qu'il déploie contre la tenue des élections à bonne date et les rendons responsables des déconvenues qui en découleront", avertit-elle. Le président de Transparency international, section du Bénin, Adrien Ahanhanzo-Glèlè, a également eu des mots assez durs vis-à-vis du président Kérékou. "Le chef de l'Etat, par ses comportements, ses attitudes et ses propos est en train d'humilier le peuple béninois en osant nous dire que depuis dix ans qu'il est au pouvoir, il n'a pas pu prévoir l'argent nécessaire pour organiser les élections. Il est déjà dans le champ de la haute trahison et du parjure à cause du blocage de la CENA qui vient de lui", accuse-t-il. Ce sont des gens autour de lui qui ont parlé de révision de la Constitution et ils ont échoué, poursuit-il. Ils ont parlé de couplage des élections présidentielles, législatives et municipales en 2008 et ils ont également échoué. Et ils parlent maintenant de manque d'argent. "Le chef de l'Etat recherche l'affrontement", conclut Ahanhanzo-Glèlè. Outre les actions de désobéissance civile qu'elles ont prévues lancer progressivement dans les jours et les semaines à venir, les organisations de la société civile ont également initié un fonds dénommé "Fonds d'appui citoyen à la CENA 2006" pour collecter de l'argent en vue d'aider la commission électorale à organiser les élections au cas où le gouvernement s'enfermerait dans sa logique de manque de ressources. "Dans ce cas, le président Kérékou pourrait être traduit devant la Haute cour de justice pour parjure et haute trahison. Il suffit que l'Assemblée nationale en décide", confie Roger Gbégnonvi, politologue et professeur de lettres modernes à l'université d'Abomey. Pou lui, il n'y pas de doute, la société civile et politique aura le dessus car, se plait-il à répéter, "le 30 octobre de Gbagbo – président de la Côte-d'Ivoire – ne sera pas le 06 avril de Kérékou – le 06 avril étant la date de fin de mandat de Kérékou". Autrement dit, il n'y aura pas de prorogation de mandat pour Kérékou car la Constitution béninoise ne l'a pas prévue. Si à la fin de son mandat, un nouveau président n'est pas élu, dit Gbégnonvi, Kérékou devra tout simplement, conformément à la Constitution, passer la main au président de l'Assemblée nationale, Kolawolé Idji, pour organiser les élections. La semaine dernière, 13 partis politiques, toutes tendances politiques confondues, se sont regroupés au sein d'un collectif dit des parties politiques et organisations de la société civile pour "exiger que des fonds nécessaires soient mis à la disposition de la CENA pour une poursuite sans à-coups du processus devant aboutir à l'installation du nouveau président de la République en avril 2006", mentionne un communiqué publié à l'issue de leur rencontre. Chose inédite et exceptionnelle au Bénin, ce collectif regroupe des partis d'opposition comme la Renaissance du Bénin, de l'ancien président Nicéphore Soglo, des partis qui soutiennent l'action du chef de l'Etat comme le Parti social démocrate (PSD), l'Alliance pour la démocratie et le progrès (ADP) et le Mouvement africain pour la démocratie et le progrès (MADEP). Certaines personnalités de ce collectif comme Bruno Amoussou, Sylvain Akindès Adépkédjou et Antoine Kolawolé Idji, l'actuel président de l'Assemblée nationale, ont même été membres du gouvernement de Kérékou au cours des récentes années. "C'est la preuve que tout n'est pas perdu et que les Béninois sont encore capables de sursaut patriotique", souligne Jonas Zinsou, enseignant à Cotonou. Un seul son de cloche divergeant dans ce concert d'accusations, c'est celui d'un collectif dit des enseignants pour la paix, dirigé par Félicien Cakpo. Le collectif appelle au maintien du président Kérékou parce que le gouvernement a commencé à leur payer des primes dues depuis plusieurs années et qui n'ont jamais été remboursées par les précédents gouvernements. Il n'a manqué, à ces protestations, que les voix des candidats aux présidentielles qui, à l'exception notable de Amoussou et Idji, n'ont jamais rien dit. Adrien Houngbédji, Yayi Boni, Sévérin Adjovi, Marie-Elise Gbèdo, Lionel Agbo, gardent tous un silence inquiétant. Le budget des élections de mars 2006 élaboré par la CENA est aujourd'hui révisé à la baisse, à environ 10 milliards de francs FCA (200.000 USD), après avoir été préalablement établi à plus de 19 milliards de francs (380.000 USD). En fin de semaine dernière, un chèque de 400 millions de francs CFA (8.000 USD) a été remis à la CENA par le gouvernement. "Même si c'était un milliard, comment peut-on, à moins de 60 jours de l'échéance, financer une institution chargée d'organiser des élections à moins du dixième de son budget?", s'indigne Madougou. "C'est ridicule ! Ces constats nous renforcent davantage à continuer la lutte jusqu'en avril 2006. Aucune manipulation, aucune manœuvre ne peut nous arrêter en chemin". Le corps électoral a été convoqué pour le premier tour des présidentielles le 05 mars prochain. Le pays a commencé à prendre du retard, et le retard est préjudiciable à la nation, prévient Charles Djrèkpo, président de la CENA 2001, année où fut réélu le président Kérékou pour son deuxième mandat. "Le gouvernement est en train de pousser la CENA dans ses derniers retranchements pour rendre les élections impossibles", constate Djrèkpo. Les instances africaines comme l'Union africaine (UA) et la Communauté économique des Etats de l'Afrique (CEDEAO) n'ont, jusqu'ici, rien dit sur la crise politique qui se profile à l'horizon au Bénin. "Elles pourraient le faire si elles le voulaient", déplore Gbégnonvi. "C'est dommage que Kérékou attende à chaque fois d'être chassé du pouvoir avant de partir. S'il le veut, nous allons lui rééditer l'exploit de 1989", menace Cyriaque Adoukonou, un syndicaliste. En effet, Kérékou a été contraint de lâcher du lest en 1989 et d'organiser la Conférence nationale des forces vives de 1990 à la suite de mouvements répétés de grèves qui avaient paralysé toute la nation. Partis politiques et mouvements de la société civile lui promettent le même traitement encore s'il ne donne pas reste des moyens à la CENA pour organiser les élections.