NAIROBI, 20 sep (IPS) – Depuis son accession à l'indépendance en 1963, le Kenya a organisé quatre élections. Mais, peut-être que le vote le plus décisif de tous a été exprimé par des citoyens qui sont partis en signe de désapprobation -quittant le Kenya pour des pays qui semblaient plus prometteurs.
Des préoccupations au sujet de la corruption, du déclin économique et de l'insécurité ont provoqué un exode des enseignants, des médecins, des infirmiers et d'autres professionnels.
"L'économie a été très mal gérée, réduisant le pouvoir d'achat des gens très bien formés et hautement qualifiés", a déclaré à IPS Michael Chege, un conseiller économique au ministère de la Planification et du Développement national. "Vous ne pouvez pas attendre d'eux qu'ils restent et gagnent de bas salaires lorsque leurs compétences sont demandées à l'extérieur, et à une grille de salaires élevés".
Chege lui-même est une exception à cette tendance. Il est revenu au Kenya en 2003, cinq ans après avoir fui la répression politique sous l'ancien président Daniel arap Moï.
Selon les autorités, les migrants les plus qualifiés mettent le cap sur l'Afrique australe, le Royaume-Uni (UK), l'Australie et les Etats-Unis.
Les résultats d'une étude de 'l'Institut for Public Policy Research' (l'Institut de recherche sur la politique publique – IPPR), publiés au début de ce mois (7 septembre), ont montré que les Kényans constituaient le huitième plus grand groupe d'immigrés en Grande-Bretagne en 2001. Après l'Afrique du Sud, le Kenya a envoyé plus de ressortissants en Grande-Bretagne que n'importe quel autre pays africain.
Les autorités kényanes affirment ne pas disposer de chiffres pour le nombre de citoyens travaillant à l'étranger; mais, selon les organisations qui recrutent des professionnels, ils peuvent être estimés par milliers.
Comme ceux qui veulent élire résidence à l'étranger doivent fréquemment subir des tests de dépistage au VIH, les centres qui pratiquent ces tests ont également une histoire intéressante à raconter. Moses Otsyula, qui possède le 'Pathogen Diagnostic Laboratories' basé à Nairobi, dit qu'il a dépisté jusqu'à 2.500 professionnels dans un seul mois – la plupart d'entre eux des infirmiers.
Les salaires des infirmiers au Kenya varient entre 200 et 530 dollars environ le mois. Aux Etats-Unis, ces toubibs peuvent gagner jusqu'à 6.000 dollars par mois – peut-être même plus, affirme Nancy Akinyi, une coordonnatrice de bureau pour 'Hamsdel Professional Services'. Cette agence recrute des infirmiers des quatre coins du pays pour aller travailler aux Etats-Unis.
En plus d'être mal payés, les infirmiers font face à un manque affligeant d'équipement.
"Il y a un manque de ressources dans les hôpitaux gouvernementaux, en particulier ceux qui sont dans les zones éloignées", indique Mary Muli, une infirmière à Nairobi, la capitale kényane. "Ceci fait également partie des raisons pour lesquelles les infirmiers partent pour d'autres destinations".
De la même façon, les professeurs qui gagnent entre 200 et 400 dollars environ par mois peuvent gagner 10 fois ce montant en Afrique du Sud, note Chege : "Le pouvoir d'achat d'un enseignant au Kenya aurait baissé de 40 pour cent entre 1980 et 2000".
D'autres ne s'en tirent pas aussi bien une fois qu'ils partent. Le rapport de l'IPPR note qu'un peu plus du quart des immigrés kényans établis au Royaume-Uni sont au chômage. Pour les nouveaux immigrés, ce chiffre est d'environ 40 pour cent.
Atieno Ndede-Amadi, qui dirige le 'Africa's Brain Gain' basé à Nairobi, a également averti que les Kényans vivant outre-mer pourraient être victimes d'exploitation.
"Une fois qu'ils partent, ils sont tous seuls — ils ne sont pas dans une bonne position pour négocier", a-t-elle dit à IPS. "Le salaire qu'on leur donne peut ne pas être le taux réel du marché. Il peut être plus bas, et puisque ces gens sont désespérés, ils l'acceptent simplement".
'Africa's Brain Gain' effectue une recherche sur les questions de migration. Il fait également pression sur les gouvernements pour qu'ils trouvent des moyens d'assister des gens qui cherchent fortune à l'extérieur.
Comme avec les émigrés d'autres Etats, les Kényans travaillant dans des pays étrangers envoient des fonds chez eux — même si le gouvernement ne sait pas à combien ils s'élèvent. La banque centrale du pays essaie à l'heure actuelle d'évaluer cela.
Toutefois, les fonds envoyés ne signifient pas grand-chose pour les patients qui trouvent qu'il y a trop peu d'infirmiers pour s'occuper d'eux dans les hôpitaux – ou pour les parents obligés de mettre leurs enfants dans des écoles qui n'ont pas assez d'enseignants pour accorder une attention personnelle aux élèves.
Cette question a été mise en relief récemment pendant un affrontement tribal dans le nord du Kenya, le pire à être enregistré dans le pays depuis l'indépendance.
Près de 100 personnes ont été tuées dans le massacre, qui a eu lieu en juillet lorsque des membres du groupe ethnique Gabra ont été attaqués par le clan Borana.
Un grand nombre de personnes blessées ont été conduites d'urgence dans un hôpital de district après l'incident. Toutefois, un seul médecin était à portée de main pour les soigner.

