OUAGADOUGOU, 14 sep (IPS) – Quarante-cinq ans après l'indépendance, l'éducation reste toujours un grand défi au Burkina Faso, comme dans la plupart des autres pays d'Afrique.
Avec une population majoritairement rurale dans les pays africains, l'offre éducative semble pourtant exclure les ruraux des nouveaux moyens d'apprentissage et de communication. Mais, le Burkina Faso tente, depuis quelques années, l'expérience de "Tin Tua" qui reste un cas exemplaire d'accès au savoir grâce à l'utilisation des langues locales. (Tin Tua signifie 'développons-nous, nous-mêmes' en langue gulmancéma), l'une des principales langues de ce pays sahélien d'Afrique de l'ouest.
Crée en 1990, Tin Tua opère dans la région du Gulmu, située dans l'est du pays, et peuplée de 1,281 million habitants, sur les quelque 12 millions que compte le Burkina Faso, selon le Conseil national de la population, un organisme officiel. L'originalité de l'approche réside dans l'utilisation optimale de l'enseignement en langues locales, et la prise en compte de la majorité de la population. Près de 80 pour cent des Burkinabé vivent à la campagne, selon l'Institut national de la statistique et de la démographie. "Pour une démocratisation de l'éducation en Afrique, il nous faut absolument trouver une stratégie efficace de l'utilisation des langues locales ou vernaculaires dans l'enseignement", déclare à IPS, Moussa Sanou, un linguiste de l'Université de Montréal, au Canada. Il a des missions d'études au Burkina et travaille sur le rapport entre le français et les langues nationales burkinabé.
Selon des statistiques communiquées à IPS par Benoît Ouoba, linguiste de l'Université de Ouagadougou, fondateur et secrétaire exécutif de Tin Tua, les centres d'alphabétisation Tin Tua ont inscrit, en 15 ans, 290.510 apprenants — hommes et femmes à parité égale — soit 30 pour cent de la population adulte de la région orientale. Ouoba a créé Tin Tua avec sa seule volonté et ses ressources propres, mais les résultats de l'expérience lui ont attiré le soutien de nombreux bailleurs comme L'Union européenne, l'UNICEF, la coopération suisse, le Club 2/3 du Canada, le Fonds national pour l'alphabétisation, entre autres.
Au total, 85 pour cent des inscrits ont été évalués, et 75 pour cent des évalués, soit 185.200 personnes, ont été déclarés "alphabétisés". Les néo-alphabétisés représentent 41,15 pour cent de la population qui peut être alphabétisée dans la région. Le modèle d'alphabétisation prend en compte la diversité linguistique de la région. Le gulmancema, le fulfuldé, le mooré, le haussa, le zarma et le jula sont les langues utilisées dans les centres d'apprentissage. Ces lieux d'acquisition de connaissance s'appellent Centre Banma Nuara, qui signifie 'éveille-toi' en gulmancema. La solution préconisée a été qu'après l'alphabétisation en langues nationales, les néo-alphabétisés puissent apprendre une langue de plus grande diffusion, en particulier le français. L'expression écrite de la langue d'alphabétisation, les connaissances en mathématiques et gestion des unités économiques villageoises, l'hygiène et les principes élémentaires de santé communautaire, l'agriculture, l'élevage et l'environnement sont, entre autres, des secteurs pratiques de l'apprentissage. L'organisation des enseignements laisse des plages de temps pour permettre aux apprenants de passer de la formation théorique à la pratique sur les questions de développement. Le résultat de la formation s'observe dans plusieurs activités génératrices de revenus, comme la fabrication du savon et la transformation des noix de karité en beurre, chez les femmes. Pour permettre un meilleur ancrage de l'apprenant dans son terroir naturel, le volet culturel n'a pas été oublié. La collecte des légendes et récits historiques de la tradition orale a permis de constituer une banque de textes. La production de plusieurs contes et légendes en langues locales permet aux néo-alphabétisés de maintenir leurs acquis et surtout de connaître leur histoire. Le journal en langues nationales 'Laabaali', qui signifie 'Nouvelles' dans plusieurs langues ouest-africaines, a été créé en 1992, et constitue un outil nécessaire à l'exercice et à l'entretien des compétences des néo-alphabétisés. Le journal traite non seulement de l'agriculture et de développement, mais également de culture, de société et de faits divers. Pour les performances scolaires, Tin Tua inspire le respect. Le taux moyen de succès au Certificat d'études primaires (CEP) dans les centres d'apprentissage, est de 94 pour cent pour adultes et jeunes. La promotion test, recrutée en 1994, a été présentée au CEP en 1997, et sur les 16 candidats à l'examen, 12 étaient admis. Au regard de ces résultats encourageants, Tin Tua a envisagé l'ouverture de plusieurs centres et d'étendre l'expérimentation aux enfants d'âge scolaire — de six à huit ans. Le taux de succès au CEP a été alors de 100 pour cent en 1999; 45,16 pour cent en 2000; 72,13 pour cent en 2004; et 80 pour cent en 2005. Parmi les premiers sortants inscrits au collège, six ont été présentés au Brevet d'études du premier cycle (BEPC) en 2004, et quatre ont été déclarés admis. Pour les sortants jeunes qui ont dépassé l'âge d'aller au collège, Tin Tua a ouvert un centre agricole en 2004, où les apprenants se spécialisent en agriculture, élevage et artisanat. L'expérience de Tin Tua dans l'alphabétisation, en milieu rural, a fait des émules et l'Etat burkinabé s'est engagé depuis dans cette politique. "Je pense que l'exemple de Tin Tua mérite d'être imité. Le gouvernement va s'associer à tous les partenaires techniques et financiers pour le reproduire dans l'ensemble des régions du pays", déclarait le Premier ministre Ernest Paramanga Yonli, lors de la célébration du 15ème anniversaire de Tin Tua, en juin dernier. Malgré ces résultats, le bilinguisme ne fait pas l'unanimité chez tout le monde. "Je pense que l'intérêt est local. Parce qu'en dehors du Burkina, à quoi sert la langue nationale? Est-il possible d'envoyer un mail en mooré ou en gulmancéma?", demande Nestor Coulibaly, enseignant dans une école bilingue du nord du pays.
Pour le linguiste Sanou, "l'intérêt réside en fait dans la facilité d'apprentissage. Avec les langues nationales, l'enfant apprend plus vite.
On fait cinq ans au primaire au lieu de six". "Mais cela ne continue pas au secondaire. En outre, les adultes, qui n'ont plus la possibilité d'aller au lycée, savent quand même lire et écrire dans leurs langues. C'est cela le progrès", confie-t-il à IPS, ajoutant que ce système d'apprentissage peut bien contribuer à réaliser certains Objectifs du millénaire pour le développement, notamment l'éducation universelle.
La réussite de Tin Tua a grandement inspiré les écoles satellites ouvertes par le gouvernement. Dans ces écoles, la langue maternelle de l'élève est utilisée dès la première année dans une proportion de 90 pour cent, contre 10 pour cent pour le français. La langue française prend de l'ampleur au fil des années pour constituer 90 pour cent des activités pédagogiques au cours de la cinquième année, contre 10 pour cent pour la langue nationale. De deux classes bilingues en 1994, l'éducation bilingue, intéresse aujourd'hui une quarantaine d'écoles à travers le pays. En effet, de deux classes et 55 élèves de 1994 à 1998, on est passé, pour la seule année scolaire 2004-2005, 93 écoles dans les 13 régions du pays, avec un effectif de 8.527 élèves, dont 4.588 garçons (53,80 pour cent) et 3.939 filles (42,20 pour cent), selon le ministère de l'Enseignement primaire.
Dans ces écoles, les apprentissages se font dans sept langues nationales les plus utilisées : mooré, jula, fulfudé, lyellé, dagara, gulmancema et bissa, en complémentarité avec le français. Les enseignants reçoivent une formation de recyclage permanent pour l'enseignement dans ces langues nationales, indique le ministère. Le pourcentage de réussite dans les écoles bilingues est édifiant dans la mesure où elles n'ont que cinq ans de scolarité : 94,59 pour cent d'admis au CEP en 2004, contre 73,73 pour cent à l'échelle nationale. "L'éducation bilingue apparaît comme une formule alternative crédible pour notre système éducatif", déclare à IPS, Mathieu Ouédraogo, un ancien ministre de l'Enseignement primaire.

