POLITIQUE-RDC: La commission électorale cacherait-elle une mission secrète

KINSHASA, 26 août (IPS) – La Commission électorale indépendante (CEI) est soupçonnée, en raison de son imposant matériel informatique, de cacher une mission de dépistage du VIH/SIDA ce qui expliquerait en partie le retard accusé dans les opérations d'enrôlement des électeurs au Congo.

A Lubumbashi, la capitale de la province du Katanga, dans le sud-est de la République démocratique du Congo (RDC), la population de cinq communes, dont celles de Kamalondo et de la Kenya, a sensiblement réduit la fréquentation des centres d'enregistrement électoral, parce qu'une fausse rumeur a fait croire que les ordinateurs de la CEI permettaient aux opérateurs de saisie de déceler les personnes atteintes du virus du SIDA..

D'où la peur, la méfiance et les hésitations des candidats à l'enregistrement sur les listes des électeurs.

Albert Kisimba, coordonnateur provincial de la CEI n'en revient pas : "La rumeur est répandue par des personnes mal intentionnées qui veulent torpiller le processus électoral", a-t-il déclaré. "J'ai expliqué à la population des communes concernées que la CEI ne fait pas du médical et que les scanners ne prélèvent que les empreintes digitales sur la peau du doigt". (Les scanners, qui accompagnent les ordinateurs, sont des appareils servant à fabriquer des clichés typographiques par balayage électronique). Kisimba fait probablement allusion aux partis politiques de l'opposition dite radicale qui, derrière Etienne Tshisekedi, leader de l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), ont choisi de boycotter officiellement les opérations d'enrôlement des électeurs. De l'intoxication aux menaces physiques, les partisans du boycott semblent déterminés à placer toutes sortes d'entraves dans le processus électoral, selon des analystes à Kinshasa, la capitale de la RDC.

Ainsi, pour des raisons diverses, les opérations d'identification et d'enrôlement des électeurs prennent du retard et inquiètent la communauté internationale qui soutient financièrement le processus électoral au Congo, expliquent-ils. La communauté internationale finance le budget de la RDC à environ 58 pour cent et le processus électoral en cours à 88 pour cent. Le montant du budget de la Commission électorale indépendante est de 480 millions de dollars, selon des sources proches de la CEI. Invité à une réunion extraordinaire du gouvernement congolais, le Comité international d'accompagnement de la transition (CIAT) a exprimé de sérieuses inquiétudes sur les conséquences du grand retard dans les opérations d'inscription des électeurs en cours par rapport au reste du processus électoral. Le CIAT a demandé au chef de l'Etat congolais, Joseph Kabila, de convoquer en urgence une session extraordinaire du parlement en vue de voter les lois essentielles qui restent pour accélérer le processus, en particulier la loi sur l'amnistie et la loi électorale.

Sous la supervision du représentant du secrétaire général de l'ONU et chef de la Mission d'observation des Nations Unies au Congo (MONUC), William Swing, le CIAT comprend les ambassadeurs des pays membres permanents du Conseil de sécurité, auxquels s'ajoutent ceux de la Belgique, de l'Afrique du Sud et du Gabon. Le gouvernement congolais n'a pas encore réagi à cette demande du CIAT.

"Le gouvernement congolais étudie la proposition et ne manquera pas de se prononcer en temps opportun", a déclaré Mova Sakanyi, ministre de l'Information et porte-parole du gouvernement. L'absence de réaction du gouvernement congolais est due, selon des analystes, à une certaine gêne du fait qu'il est à la base du retard. C'est en effet le gouvernement qui produit les projets de loi que le Parlement examine pour les adopter comme des lois à soumettre pour promulgation au président de la République.

L'Assemblée nationale a, pour sa part, écrit au président de la République pour qu'il accélère les démarches visant la convocation, avant octobre, d'une session extraordinaire de la chambre basse.

Les opérations d'identification et d'enrôlement des électeurs devaient se terminer fin septembre et devaient concerner au moins 28 millions d'électeurs, selon la CEI qui indique qu'elle a pu à peine inscrire quelque cinq millions actuellement, dans cinq provinces. Il existe 11 provinces en RDC, y compris la ville de Kinshasa, érigée en une province à part entière.

Pour le moment, après la capitale Kinshasa, les opérations d'enrôlement des électeurs se déroulent en provinces, notamment dans la province Orientale ainsi que dans les provinces du Katanga, du Bas-Congo et des deux Kasai (occidental et oriental). Dans les deux provinces du Kasai, les entraves aux inscriptions sont d'ordre politique, les populations étant essentiellement de tribu Luba, celle à laquelle appartient l'opposant Tshisekedi, leader de l'UDPS. Par contre dans les trois autres provinces, les retards de l'enrôlement relèvent notamment des difficultés d'ordre logistique et sécuritaire. A Mbujimayi, capitale de la province du Kasai oriental et fief naturel de Tshisekedi, les militants de l'UDPS empêchent les populations de se rendre dans les centres d'enregistrement. Un centre d'enregistrement a même été incendié, la semaine dernière, en même temps qu'était lancée la campagne d'enrôlement des électeurs dans la province. Heureusement, le matériel électoral a pu être protégé des flammes et les auteurs interpellés par la police, selon la CEI. "Nous avons boycotté les opérations d'enrôlement pour éviter des cas de tricherie", a expliqué à IPS au téléphone, depuis la ville de Mbujimayi, Ilunga Mutombo, un militant de l'UDPS. "Nous estimons que la Commission électorale indépendante aurait dû commencer par un recensement de la population congolaise et identifier les Congolais de ceux qui ne le sont pas". Mutombo craint, dit-il, que des étrangers viennent gonfler inutilement les rangs des électeurs au profit des candidats se trouvant actuellement dans les allées du pouvoir en place. Le boycott par l'UDPS des opérations d'enrôlement des électeurs inquiète à tel point le CIAT qu'il s'est rendu à Mbujimayi, le 18 août, pour soutenir l'inscription des électeurs.

Le CIAT a réuni les représentants des partis politiques de la place pour les sensibiliser sur la nécessité de faciliter un processus électoral apaisé. A la suite des incidents du 30 juin, les militants de l'UDPS avaient incendié la permanence du PPRD (Parti du peuple pour la reconstruction et le développement), proche de Kabila. A son tour, quelques jours plus tard, les militants du PPRD ont incendié la permanence de l'UDPS. Le dernier incident en date est l'incendie d'un centre d'enrôlement des électeurs. La province Orientale, la plus vaste de tout le pays, dont Kinsangani est la capitale, est l'illustration parfaite des entraves d'ordre logistique et sécuritaire, expliquent des observateurs. La CEI avait beaucoup misé sur la réussite des opérations dans le district chaud de l'Ituri, dans l'est de la RDC, en proie souvent à la violence des milices armées. La commission y a réussi en partie car, selon la CEI, beaucoup d'électeurs, dans la plupart part des cas, des ex-miliciens des différentes factions, ont manifesté un engouement remarqué aux opérations d'enregistrement. "Le problème, dans la province Orientale, est que les populations sont obligées de parcourir de longues distances pour joindre les centres d'enregistrement", déplore Micheline Mangaza, membre de l'association féminine 'Tout Boyoma', basée à Kisangani, qui défend spécialement les droits des femmes de la province. "En plus des longues distances, il y a l'information qui n'a pas bien circulé". "Dans certaines localités, les populations sont surprises de voir des hélicoptères de la MONUC descendre des paquets de matériel électoral sans avoir été sensibilisées sur l'opération elle-même. D'où souvent la méfiance quand il faut prendre des empreintes digitales", explique Mangaza. Bien plus, les hélicoptères de la MONUC n'arrivent pas partout. Ce qui fait que beaucoup de centres d'enregistrement pourtant bien identifiés par la CEI n'ont pas encore reçu le matériel électoral et donc ne fonctionnent pas, ajoute-t-elle. C'est notamment le cas du territoire diamantifère de Bafwasende qui attend toujours les émissaires de la commission électorale. Dans la région de Mahagi, au nord du lac Albert, dans le district de l'Ituri, c'est une épidémie de choléra qui empêche le déroulement normal des opérations d'inscription, indique une source proche de la CEI. Sur le plan strictement politique, c'est toute la gestion du processus électoral qui se retrouve au centre d'une controverse entre les tenants actuels du pouvoir et les partis politiques de l'opposition. Les premiers tiennent à démontrer que la légitimité du pouvoir doit venir des urnes et que les élections demeurent non seulement possibles en RDC, mais elles sont également la voie obligée pour asseoir la démocratie, en dépit des difficultés matérielles et de l'absence d'infrastructures de communication. Les seconds – les partis de l'opposition – tout en ne niant pas que la légitimité du pouvoir se trouve dans les urnes, disent qu'ils craignent de se retrouver marginalisés dans le processus du fait de ne pas participer au pouvoir de transition. Certains partis de l'opposition comme le PALU (Parti lumumbiste unifié) d'Antoine Gizenga ont des représentants au Parlement et ont appelé leurs militants à se faire enrôler massivement. Seul un groupe réuni autour de l'UDPS a refusé de participer aux institutions de la transition depuis le début. Ce sont eux qui boycottent actuellement les opérations d'inscription tout en dénonçant leur marginalisation présumée par le pouvoir.