POLITIQUE-RDC: Comment l'inscription électorale se déroulera-t-elle dansle Kivu? – Analyse

KINSHASA, 27 août (IPS) – Les Congolais se demandent comment se déroulera l'opération d'enrôlement des électeurs, qui s'achèvera dans les deux provinces du Kivu et du Maniema, dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC) une région souvent agitée par des violences politiques entre communautés.

Le Nord-Kivu, le Sud-Kivu et le Maniema sont trois provinces qui étaient d'anciens districts appartenant à une seule et même province appelée auparavant le "Kivu".

Pour des besoins de test de développement par la décentralisation administrative, les trois anciens districts ont été érigés en provinces autonomes, en 1987. Le test a réussi au Nord-Kivu, beaucoup moins au Sud-Kivu. Mais, il a pratiquement échoué au Maniema, du fait de l'enclavement total de la province et du délabrement des infrastructures de communications, selon des analystes à Kinshasa, la capitale de la RDC. Aujourd'hui, pour bien d'autres raisons, le Nord-Kivu et le Sud-Kivu semblent avoir été choisis en dernière position, d'abord pour garantir, jusqu'à la fin, un déroulement de l'opération d'identification et d'enrôlement des électeurs dans les provinces réputées "sans histoires" avant de s'occuper de celles à problèmes.

En effet, de tout temps, cette partie du Congo, frontalière avec le Rwanda, s'est beaucoup singularisée par une très haute fébrilité sur le plan politique et social. Les deux Kivu ont chaque fois servi de déversoir pour réfugiés politiques issus des vagues successives des soubresauts politiques qui ont secoué aussi bien le Rwanda que le Burundi. La province du Nord-Kivu a reçu, par vagues entières, des ressortissants rwandais fuyant la famine au Rwanda, dans les années 1930 et 1940. Pendant longtemps, ces ressortissants rwandais ont été confrontés à des problèmes de nationalité. En effet, la constitution, de l'ex-Zaïre de Mobutu jusqu'à la RDC de Laurent Désiré Kabila, ne les considérait toujours pas comme des Congolais.

Selon des analystes, c'est justement cette question de la nationalité des Congolais de souche rwandaise, qui constitue le prétexte des deux guerres qui secouent la région des Grands Lacs depuis une décennie. Et cette question divise profondément les populations des deux Kivu entre, d'une part, celles qui veulent imposer leur nationalité congolaise par les armes et, d'autre part, celles qui estiment que seule la constitution fixe les conditions d'octroi de la nationalité. Toutes les deux guerres, supportées essentiellement par le Rwanda, en 1996 et 1998, ont eu comme point de départ, les deux Kivu. Mais, la présence des milices rwandaises interahamwe — des extrémistes hutu accusés de génocide en 1994 au Rwanda – réfugiés dans cette région orientale de la RDC, a constitué également une des causes de ces deux guerres. Sans oublier la ruée, au cours des conflits, des troupes rwandaises et ougandaises vers des mines de diamant de cette région congolaise. A cet égard, plusieurs rapports des Nations Unies et d'autres organisations non gouvernementales (ONG) ont confirmé et condamné l'exploitation illicite des richesses congolaises par l'Ouganda et le Rwanda qui ont toujours rejeté ces accusations. A Goma comme à Bukavu, capitales respectives du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, l'enrôlement des électeurs a commencé tôt dimanche (21 août), avec un engouement plutôt inattendu, selon des observateurs. Bien que le gros de l'équipement informatique ne soit pas au complet, les centres d'enregistrement, qui ont pu fonctionner, ont vite été débordés, tellement la population tenait à se faire inscrire. La constitution qui va être soumise à référendum, en novembre prochain et qui régira probablement le pays après la transition politique en cours en RDC, depuis la fin de la guerre civile, en 2002, voudrait accorder la nationalité congolaise d'origine à "toute personne appartenant aux groupes ethniques dont les personnes et le territoire constituaient ce qui est devenu le Congo (présentement la République démocratique du Congo) à l'indépendance (en 1960)". Une expression assez alambiquée pour juste signifier, à première vue, que la question de la nationalité des personnes de souche rwandaise ne se pose plus comme cela a été le cas lors des anciens scrutins, explique à IPS, l'avocat Lwamba Lu Masanga.

Selon Masanga, autant les dispositions de la première constitution sur la nationalité visait à exclure les populations de souche rwandaise, autant les dispositions contenues dans le projet de constitution actuel vise l'inclusion des mêmes populations.

Mais ce serait mal connaître les maux qui rongent les populations habitant les deux provinces du Kivu. Divisées entre Congolais dits autochtones et ceux qui, tout récemment, se réclamaient rwandophones parce que parlant le Kinyarwanda – la langue nationale du Rwanda – ils ont, pour les premiers, le cœur à Kinshasa tandis que les autres, moins nombreux, l'ont plus à Kigali, tout proche des Kivu, affirment des analystes. Selon l'Institut géographique du Congo, les populations rwandophones (Hutu et Tutsi) dans les deux Kivu représentent, au total, six pour cent de la population congolaise. En témoignent les événements qui ont secoué la région depuis une année. En mai et juin 2004, un colonel tutsi-banyamulenge, Jules Mutebusi, à la tête d'un groupe de militaires de la même communauté, s'insurge contre son supérieur, le commandant de la 10ème région militaire à Bukavu et s'empare de la ville au motif que son ethnie est menacée d'extermination par l'autorité militaire de la place. Apparemment, Mutebusi craignait un scénario du génocide rwandais.

Le terme Banyamulenge identifie une partie de la communauté tutsi qui a émigré du Rwanda pour la province du Sud-Kivu, depuis plusieurs décennies.

Le nom banyamulenge vient nom du village "Mulenge" qui les avait hébergés, raison pour laquelle les populations autochtones leur dénient le statut de Congolais, la tribu banyamulenge n'existant pas.

Un général, tutsi du Nord-Kivu, Laurent Nkunda, s'estime en droit de venir renfoncer cette insurrection, et débauche des militaires de l'armée régulière du Nord-Kivu, la 8ème région militaire, pour combattre la 10ème région militaire à Bukavu. L'aventure se termine en fiasco pour les deux officiers supérieurs, et les militaires insurgés du Nord-Kivu regagnent curieusement leurs garnisons respectives. Le colonel Mutebusi et les siens traversent la frontière jusqu'au Rwanda où, apparemment, ils se sentent plus en sécurité que dans leur propre pays.

Dans la nuit du 13 au 14 août 2004, environ 160 ressortissants congolais, de l'ethnie tutsi-banyamulenge sont massacrés dans des circonstances les plus nébuleuses dans le camp des réfugiés de Gatumba, au Burundi. Le FNL (Forces de libération nationale), un groupe de rebelles hutu burundais, revendique les tueries, mais les officiels du Burundi accusent plutôt l'armée congolaise. Une année plus tard, le mystère reste toujours entier et toutes les hypothèses possibles, malgré les enquêtes de certaines ONG de défense des droits de l'Homme. Aujourd'hui, certains milieux du Sud-Kivu, comme le GRAPES (Groupe de réflexion et d'analyse politique, économique et sociale) de l'archidiocèse de Bukavu, n'hésitent pas à soupçonner une machination tutsi tendant à faire confirmer l'existence réelle du danger d'extermination que courait la communauté tutsi-banyamulenge dans la province du Sud-Kivu. "Les autorités officielles burundaises, qui ont accusé l'armée congolaise d'être l'auteur du massacre, n'ont jamais réussi, une année après, à prouver leurs affirmations", déclare à IPS, Alphonse Bagalwa, membre du GRAPES.

En décembre 2004, quelque temps après le premier sommet de novembre, à Dar es Salaam, en Tanzanie, des chefs d'Etat et de gouvernement des pays des Grands Lacs, le président Paul Kagame menace de redéployer les troupes rwandaises sur le territoire congolais pour poursuivre les rebelles hutu rwandais. Le gouvernement congolais, qui estime que c'est décision de Kagame est une atteinte à la souveraineté du Congo, décide de déployer, à son tour, 10.000 hommes de troupes pour sécuriser la frontière commune entre les deux pays.

Mais, les troupes congolaises sont surprises d'être attaquées par d'autres troupes congolaises basées à Goma, ex-capitale de la rébellion du RCD-Goma (Rssemblement congolais pour la démocratie – soutenue par le Rwanda), sous prétexte que Kinshasa envoie des troupes pour combattre les militaires rwandophones du Nord-Kivu.

Cette attitude montre, selon des analystes, que Kinshasa n'a jamais rassuré Goma de sa détermination de cesser les hostilités. "Il faut que Kinshasa fasse plus d'efforts de compréhension sur les inquiétudes de la communauté rwandophone au sujet de sa…sécurité dans le pays", explique à IPS depuis Goma, Josée Munyampenda, une dame officier de l'ex-armée du RCD-Goma. "Les membres de notre communauté sont mal aimés en RDC en général, et jusqu'à ce que nous ayons des garanties suffisantes, nous restons sur nos gardes".

Les membres de la communauté tutsi se considèrent comme mal aimés au Congo car rien de ce qu'ils font n'est apprécié par les autres communautés. Ils sont accusés d'être étrangers, hautins, fauteurs de troubles, assassins. Ce qui les amène à se regrouper et à se trouver les moyens de se défendre devant ces accusations qu'ils qualifient de mensongères.

Cette série d'incidents démontre, selon des analystes, combien la cohabitation est difficile entre communautés qui vivent sur le territoire des deux provinces. Et pour ne rien arranger, les rebelles hutu rwandais écument toute la région, tuant et pillant, sans distinction, des Congolais dans leurs villages, incendiant les maisons et accaparant leurs récoltes. Il était question que ces rebelles hutu soient rapatriés au Rwanda mais, en dépit de leur engagement officiel d'abandonner la lutte armée et de rentrer chez eux, ni la Mission d'observation des Nations unies au Congo (MONUC) ni les forces armées congolaises n'ont réussi à leur faire traverser la frontière pour retourner dans leur pays. Les troupes de la MONUC sont partagées entre leur logique de rapatriement volontaire et le refus des rebelles rwandais de se laisser rapatrier sans que le Rwanda, leur pays d'origine, ne donne des gages de sécurité. Il se pose également le problème de localisation des rebelles dans la forêt congolaise.

Dès lors, les observateurs se demandent comment organiser sereinement les élections – prévues au début de 2006 – avec la présence de ces éléments étrangers susceptibles, à tout moment, de perturber le déroulement normal du processus.

Soucieux de tous ces problèmes et afin de sécuriser les opérations électorales, le gouvernement congolais a décidé de déployer 10.000 hommes de troupes dans les deux provinces pendant toute la durée du processus électoral. Bien plus, Azarias Ruberwa, vice-président de la République en charge de la commission politique, défense et sécurité dans le gouvernement de transition, s'est déplacé en personne à Goma, l'ancien quartier général de sa rébellion RCD-Goma. Lui-même un Tutsi-Munyamulenge (singulier de Banyamulenge), Ruberwa est mieux placé pour convaincre d'autres membres de la communauté tutsi, notamment ceux réfugiés au Rwanda, de venir se faire enrôler sur les listes électorales à Goma, estiment des analystes. Ce qui leur permettrait de rentrer officiellement dans le giron national congolais et de se garantir la nationalité congolaise, la carte d'électeur tenant lieu de carte provisoire d'identité, ajoutent les mêmes analystes..