JOHANNESBURG, 9 août (IPS) – La société civile en Afrique du Sud a rappelé au gouvernement qu'il faudra accélérer le rythme d'exécution de la réforme agraire dans le pays.
L'Alliance des mouvements de réforme agraire (ALARM), une large coalition d'organisations non-gouvernementales qui défend les droits fonciers, a invité, mardi (2 août), les autorités à mettre en œuvre sans délai les résolutions prises lors d'un sommet national sur la terre, réuni récemment à Johannesburg. Ces résolutions comprennent l'abandon de la politique de "Acheteur désireux, vendeur désireux" (WBWS), que certains politiciens et activistes accusent d'avoir ralenti la réforme agraire en faisant monter les prix. Le sommet a également décidé de rouvrir un processus de réclamations foncières instituées par le gouvernement afin de permettre aux personnes dépossédées de leur terre pendant l'apartheid et la colonisation, de pourvoir la réclamer. Les résolutions demandent, en outre, d'insérer une clause dans la constitution pour protéger le droit des sans-terres de pouvoir envahir des terres inoccupées. "Le gouvernement doit être tenu responsable de la mise en œuvre de ces résolutions", a déclaré Marc Wegerif de l'Association de développement de Nkuzi. "Aucun représentant du gouvernement n'a soulevé une quelconque objection lorsqu'elles ont été adoptées".
L'appel de ALARM bénéficie du soutien du Parti communiste sud-africain et de l'Association émergente des producteurs de viande rouge. Cette dernière se réclame de représenter les agriculteurs propriétaires d'environ 50 pour cent du total du cheptel bovin de l'Afrique du Sud – et qui est devenue assez influente pour faire pression sur le gouvernement en matière de politique agricole. Le sommet de quatre jours, qui s'est achevé samedi (30 juillet), un jour plus tôt que, est présenté comme le tout premier bilan significatif des politiques agraires en Afrique du Sud depuis l'avènement de la démocratie en 1994. Il a été ouvert par la vice-présidente Phumzile Mlambo-Ncuka qui a donné le ton en appelant à réexaminer la politique du WBWS. "Nous voulons nous assurer que les vendeurs travaillent avec nous au lieu de chercher à nous exploiter dans certains cas", a-t-elle déclaré aux délégués. Des associations de fermiers blancs ont dit plus tard que des changements au niveau de cette politique pourraient conduire à des pénuries alimentaires en Afrique du Sud.
"Dès lors que vous vous mêlez du principe de "acheteur désireux, vendeur désireux', vous envoyez automatiquement d'importants messages négatifs sur les marchés", a indiqué Louw Steytler, porte-parole des affaires agraires de AgriSA. "La valeur d'une terre s'utilise comme garantie pour exploiter ce domaine et éviter (cette) grossière rhétorique irresponsable".
Il a rejeté le point de vue dominant au cours du sommet selon lequel les ventes sur le marché réduisent le transfert des terres à la majorité noire d'Afrique du Sud, et accuse plutôt le gouvernement d'être le responsable de cet échec en manquant d'allouer un budget agraire capable de payer pour le grand nombre des fermes négociées quotidiennement sur le marché en plein air. Des statistiques du secteur agraire corroborent cet argument dans une certaine mesure. Des économistes ont indiqué que la valeur totale des actifs commerciaux des fermes en 2002 dépassaient 15 milliards de dollars, ce qui signifie qu'il faudra environ cinq milliards de dollars pour atteindre l'objectif de 30 pour cent, fixé par le gouvernement, pour le transfert des terres dans les mains de la population noire. Selon le département des Affaires domaniales, le budget de cette année pour la réforme agraire s'élève à moins de 110 millions de dollars.
Cependant, les fermiers noirs affirment que les vendeurs blancs augmentent aussi les prix des terres lorsque les autorités s'offrent pour les acheter, et qu'une intervention de l'Etat est nécessaire.
"La publicité offre une ferme pour un million de rands (environ 156.000 dollars), mais lorsque l'on entend que vous voulez l'acquérir avec une subvention de la LRAD (Redistribution des terres pour le développement agricole), le prix devient deux millions de rands (environ 312.000 dollars)" s'est plaint Russel Milander, président de la section de la province du Cap du nord du Syndicat national des fermiers noirs. Le président Thabo Mbeki a fait une apparition surprise au sommet au cours de la deuxième journée des travaux et a déclaré aux délégués que la volonté du gouvernement zimbabwéen de surseoir temporairement à ses propres initiatives de réformes agraires, a joué un rôle dans l'avènement de la démocratie en Afrique du Sud. Cependant, cette situation a également abouti à accroître les frustrations parmi des Zimbabwéens dépossédés, ce qui a conduit aux saisies des fermes appartenant aux Blancs dans les années 2000 et après.
Mbéki a dit que lorsque le Congrès national africain – au pouvoir actuellement – était bloqué dans les négociations avec le régime d'apartheid dans les années 1990, Emeka Anyaoku, ancien secrétaire général du Commonwealth, s'était rendu à Harare pour demander à Mugabe de retarder son programme de réforme agraire. "Il lui a dit : 'Vous allez faire peur au régime d'apartheid en Afrique du Sud',", a indiqué Mbeki. En conséquence, Mugabe est accepté de commencer la redistribution des terres après que l'Afrique du Sud sera libérée de la domination blanche, a ajouté Mbeki. Le président répondait aux questions posées de l'auditoire par Sam Moyo, un universitaire zimbabwéen, qui a dit que dans son pays, les frustrations relatives à la lenteur de la réforme agraire orientée par le cours du marché, ont conduit à un durcissement des points de vue par rapport à son programme de redistribution. Si les occupations des fermes au Zimbabwe ont été initialement décrites comme une tentative spontanée des anciens combattants de la guerre de libération et des militants pro-gouvernementaux dans le but de rectifier les injustices en matière de possession de terres datant de l'ère coloniale, les critiques du gouvernement présentent une version différente des saisies de terres. Certains critiques affirment que le gouvernement à orchestré les invasions dans une tentative de détourner l'attention du public de sa mauvaise performance avant les élections législatives de 2000.
Nonobstant les appels des groupes agraires, il n'est pas clair à cette étape si la politique de WBWS sera entièrement abandonnée en Afrique du Sud ou si elle continuera d'exister à côté des nouvelles politiques d'intervention de l'Etat. Ces dernières peuvent prendre la forme d'expropriation en dessous des prix pratiqués sur le marché, un impôt sur les terres non productives – ou la mise en œuvre des lois autorisant la subdivision des fermes.
Rogier van den Brink, économiste de la Banque mondiale avertit que l'expropriation à un taux en dessous de la valeur marchande pourrait ralentir le transfert des terres et entraîner une flambée des prix à cause de la probabilité que cette politique pourrait être attaquée au tribunal.
Il propose plutôt un impôt qui ciblerait les grandes possessions de terres tout en exemptant les fermes productives.
"(Cet impôt) amènerait beaucoup de terres non utilisées sur le marché. Il permettrait de contrôler l'inflation du coût foncier, et réduirait les spéculations de la part des propriétaires absentéistes", a-t-il indiqué. Mais Van den Brink apaise également les appréhensions des fermiers selon lesquelles la révision de la politique du WBWS détruirait l'agriculture en sapant la valeur de la terre qui est actuellement utilisée comme une garantie pour les prêts contractés en vue de soutenir la production sur des fermes. "Ils sont alarmistes. Ce pays dispose d'une très solide constitution et d'un bon cadre juridique. Il dispose également de politiques et programmes bien élaborés. Après le sommet, ces programmes et politiques seront améliorés".
Il a également déclaré que le marché, laissé à lui-même, ne procéderait jamais à la distribution des terres prises des grands fermiers au profit de petits fermiers, même si cela s'avère essentiel pour la stabilité sociale et politique en Afrique du Sud : "Il faut imprimer une direction aux marchés". Les hautes autorités ayant exclu la possibilité d'une expropriation à grande échelle, il semble, cependant, probable qu'une combinaison d'expropriation sélective, d'un impôt foncier et d'une subdivision des terres pourrait entrer en vigueur. A cet effet, une approche dont le Brésil est le pionnier pourrait servir de modèle pour l'Afrique du Sud. Conformément à l'initiative brésilienne, les terres non utilisées sont expropriées, puis subdivisées en des unités de propriétés familiales dont les coûts de cession et d'exploitation sont financés par des prêts subventionnés. Ce système existe parallèlement au secteur foncier commercial régulé par les forces du marché.
Glen Thomas, le directeur général du département des Affaires domaniales, a mis en garde contre la présentation des résolutions du sommet comme un schéma directeur pour accélérer la réforme foncière.
"Le gouvernement prendra en compte les recommandations qui en sont issues comme faisant partie de son programme qui commencera à traiter de ces questions d'une manière beaucoup plus détaillée", a-t-il indiqué.
De nouvelles politiques seront élaborées à travers l'interaction de toutes les parties concernées, y compris les communautés, les autres départements du gouvernement et le secteur agricole.

