POLITIQUE-MAURITANIE: Enfin le coup d'Etat qui emporte Ould Taya! – Analyse

DAKAR, 6 août (IPS) – Le long règne du président mauritanien Maaouya Ould Sid'Ahmed Taya a pris fin comme il avait débuté, en 1984, par un coup d'Etat, après plusieurs tentatives qui ont échoué.

Arrivé au pouvoir à la faveur d'un putsch qui avait renversé l'ex-président Mohamed Houna Ould Haïdala (1980-1984), Ould Taya a été évincé par le même procédé, mercredi (3 août), alors qu'il rentrait au pays après avoir assisté aux obsèques du roi Fahd d'Arabie saoudite. Le chef de l'Etat déchu a fait escale à Niamey, au Niger, où il vit en exil provisoire, selon les autorités nigériennes.

Le putsch qui a eu raison du règne de Ould Taya a été l'œuvre de ses "fréres d'armes", notamment les militaires de la garde présidentielle.

Ainsi, un Conseil militaire pour la justice et la démocratie (CMJD), formé par les militaires, a été mis en place aussitôt après le coup. Le colonel Ely Ould Mohamed Vall, 55 ans, a été désigné par les autres membres du CMJD pour remplacer le président Taya à la tête de ce pays d'Afrique de l'ouest. Auparavant, le colonel Vall occupait, depuis 1987, le poste de directeur de la police nationale. Il était considéré comme l'un des proches confidents du président Ould Taya.

Les nouveaux dirigeants de la Mauritanie ont affiché l'ambition de "mettre fin aux pratiques totalitaires du régime déchu dont le peuple mauritanien a tant souffert ces dernières années" et d'instaurer de "véritables institutions démocratiques". Pour cela, ils se sont fixé un délai de deux ans maximum avant d'organiser de nouvelles élections. Les nouveaux dirigeants mauritaniens ont dissous le parlement, mais ont demandé au gouvernement de rester en place et d'expédier les affaires courantes, en attendant la fin des consultations que le CMJD organise actuellement avec les partis politiques, les syndicats et la société civile. Le CMJD a également maintenu la constitution en vigueur, promettant néanmoins de lui apporter quelques amendements plus tard. Peuplé d'environ 2,8 millions d'habitants, pour une superficie de plus d'un million de kilomètres carrés, la République islamique de Mauritanie a été l'objet de trois tentatives de coup d'Etat en quinze mois : en juin et août 2003, et en septembre de l'année suivante. Frontalière du Sénégal, les deux pays n'étant séparés que par le fleuve Sénégal, la Mauritanie connaissait, quelques mois avant le coup d'Etat du 3 août, une situation politique difficile. Elle s'était sensiblement détériorée après la dernière élection présidentielle de novembre 2004, avec de multiples contestations post-électorales violemment réprimées par le régime déchu. Plusieurs leaders de l'opposition ont été emprisonnés.

En effet, selon de nombreux analystes politiques à Nouakchott, la capitale mauritanienne, le règne du président déchu n'a pas été synonyme de progrès démocratique, d'avancée politique, de justice sociale, ni de développement économique judicieusement réparti.

Moktar Bâ, secrétaire général de la section sénégalaise des Forces de libération africaines de Mauritanie (FLAM), a déclaré à IPS que son pays a tourné, mercredi, "l'une des pages les plus sombres de son histoire et qu'une ère nouvelle s'ouvre pour le peuple mauritanien victime des 21 ans de pouvoir absolu du potentat despotique".

Le retour des déportés et des exilés ainsi que la libération des prisonniers politiques constituent, entre autres, des préalables pour jeter les bases d'une véritable réconciliation nationale en Mauritanie, indique Bâ qui vit en exil au Sénégal.

En effet, un conflit avait opposé en 1989 la Mauritanie au Sénégal, au sujet d'un différend qui portait sur des problèmes de terres de cultures, et qui avait motivé la déportation et l'exil, au Sénégal, de quelque 120.000 négro-africaines, dont la majorité est installée dans la région du fleuve Sénégal, dans le nord de ce pays voisin. Pays musulman, la Mauritanie est composée de populations arabo-berbères (les Maures), souvent métissées de Noirs, et d'ethnies négro-africaines (Toucouleurs, Sarakolés, Ouolofs et Peuls) qu'on retrouve également au Sénégal, au sud. Babacar Justin Ndiaye, journaliste politologue sénégalais, explique, pour sa part, l'avènement de ce putsch par le fait que la Mauritanie était "en panne politiquement, démocratiquement et sans aucune perspective d'alternance avec Ould Taya à sa tête". Selon Ndiaye, ce putsch n'est rien d'autre "qu'un coup d'Etat militaire pour plus de justice et plus de démocratie". Ndiaye estime qu'il ne s'agit pas d'un coup d'Etat comme les autres, mais plutôt d'un putsch inter-clanique qui n'a rencontré aucun résistance et n'a fait apparemment aucune victime. Il fonde son argumentaire sur la configuration du nouveau régime en place, constitué en majorité par de supposés fidèles amis du président déchu.

"Ce putsch ressemble à un coup d'Etat plus ou moins concerté, plus ou moins convenu, car certainement, Ould Taya ne voulait pas tirer sa révérence sans aller au poteau d'exécution, ou mourir dans un putsch violent", affirme Ndiaye.

Alioune Tine, secrétaire général de la Rencontre africaine pour la défense des droits de l'Homme (RADDHO), déclare que l'éviction du président Ould Taya, doit être interprétée comme le "verrou d'une société totalement bloquée par l'exercice solitaire d'un pouvoir dont le trait spécifique est l'arbitraire, qui a enfin sauté".

"Si Taya a connu une telle longévité politique, c'est parce que la communauté internationale n'a pas été assez ferme face à un régime autoritaire qui n'hésite pas à mettre ses adversaires en prison", explique Tine de la RADDHO, une organisation non gouvernementale basée à Dakar, la capitale sénégalaise.

Dès l'annonce officielle du renversement du régime, des manifestations de joie se sont déroulées dans les rues de Nouakchott qui est restée calme.

Pourtant, de son exil de Niamey, Ould Taya a déclaré à la presse, jeudi, que son gouvernement avait beaucoup fait pour la Mauritanie, "plus qu'on ne pouvait en attendre", et qu'il avait mis en place un forum des partis politiques pour "améliorer les relations" entre l'opposition et son régime. Tine recommande particulièrement un "examen profond du passif humanitaire pour permettre de répondre à l'obligation de vérité, de justice et de réconciliation qui s'impose pour tourner définitivement les pages tragiques de l'histoire récente de la Mauritanie".

L'impopularité du régime déchu auprès d'une bonne partie de la population mauritanienne, notamment la frange des islamistes, découle en partie de ses relations de coopération avec l'Etat d'Israël. Les membres des groupes islamistes n'ont jamais cessé de dénoncer cette coopération, au risque de se retrouver en prison.

La Mauritanie est devenue l'un des pays d'Afrique où la répression contre les mouvements islamistes est la plus sévère, soulignent de nombreux analystes. Ce pays est, avec l'Egypte et la Jordanie, l'un des trois Etats membres de la Ligue arabe, à entretenir des relations diplomatiques avec Israël.

Plus de 24 heures après le renversement du régime du président Ould Taya, le trafic a repris entre le Sénégal et la Mauritanie à la suite de la réouverture de la frontière qui avait été fermée aussitôt après le putsch. La Mauritanie est un l'un des plus gros producteurs de poissons en Afrique, mais le pays recèle également d'importants gisements de pétrole, selon les résultats des recherches effectuées des dernières années par une compagnie australienne.