DROITS-KENYA: Vérité, justice et réconciliation à jamais difficiles àatteindre

NAIROBI, 18 mai (IPS) – Une récente déclaration du ministre kényan de la Justice Kiraitu Murungi, selon laquelle ce "n'était plus nécessaire" pour le pays de créer une commission pour enquêter sur les atrocités commises sous de précédents gouvernements, a été accueillie à la fois avec indignation et plaisir.

La promesse de mettre en place une telle institution, inspirée de l'enquête de l'Afrique du Sud sur les violations des droits commises durant l'apartheid, saluée sur le plan international, était l'une des principales promesses faites pendant la campagne électorale de l'actuel chef de l'Etat..

Le président Mwai Kibaki et sa Coalition nationale Arc-en-ciel (NARC) ont été élus au pouvoir en décembre 2002.

S'exprimant à la télévision nationale, Murungi a déclaré que le passé du Kenya, pendant lequel des opposants de l'Etat et des rivaux politiques ont été assassinés, torturés, détenus sans jugement ou ont disparu sans trace, devrait être exploré par la Commission nationale kényane des droits de l'Homme (KNHCR).

Toutefois, la KNHCR manque de ressources pour mener une enquête complète sur les violations qui ont eu lieu au Kenya depuis l'indépendance du pays vis-à-vis de la Grande-Bretagne en 1963. Il a été par la suite dirigé par la 'Kenya African National Union' (KANU), d'abord sous la direction de Jomo Kenyatta – ensuite sous celle de Daniel arap Moï.

Comme on pouvait s'y attendre, la KANU – actuellement l'opposition officielle – a été ravie par l'abandon apparent par la NARC de sa promesse pré-électorale.

"Nous devons reconstruire le Kenya plutôt que de nous focaliser sur la vengeance et la chasse aux sorcières", a indiqué le leader du parti, Uhuru Kenyatta, fils de Jomo Kenyatta.

Mais, des activistes pourraient dire que cette approche tournée vers l'avenir risquera d'être démontée pour toujours par le passé tant qu'un certain nombre d'assassinats ne seront pas expliqués convenablement, et qu'on n'offrira pas aux victimes de torture un forum public pour parler de leurs expériences dans des endroits comme le tristement célèbre Nyayo House. (Cet édifice gouvernemental, dans la capitale Nairobi, a servi de lieu de torture des opposants du gouvernement durant l'ère Moï).

La fusillade fatale de Pio Pinto en 1965, un syndicaliste et journaliste qui s'était opposé à ce que Kenyatta octroie de terre à des alliés politiques, est l'un de ces meurtres. Au moment de sa mort – dans l'allée de sa maison dans une banlieue de Nairobi – Pinto faisait pression pour que la terre soit donnée à des Kenyans pauvres.

En 1969, un politicien influent, Thomas Mboya, a été assassiné.

Le législateur Josiah Kariuki, qui a inventé la formule célèbre selon laquelle le Kenya risquait de devenir "un pays de dix millionnaires et de dix millions de mendiants", a été assassiné en 1975.

"Lorsque Kibaki a pris la parole aux funérailles de Kariuki, il a déclaré que les Kenyans sauraient un jour qui l'a tué, même si cela prendrait 100 ans pour découvrir la vérité…Deux ans et demi à la présidence…nous n'avons rien entendu de Kibaki sur cela", souligne Dominic Odipo, un consultant politique à Nairobi.

Il y a deux ans, un groupe de travail nommé par le gouvernement a sondé des Kenyans pour savoir s'ils croyaient qu'une 'Commission vérité, justice et réconciliation' était nécessaire dans le pays. Ceux qui ont été interrogés ont soutenu à une majorité écrasante l'initiative, et en octobre 2003, le groupe de travail a recommandé la création d'une commission vérité avant juin de l'année suivante.

L'archevêque Desmond Tutu, qui avait présidé la Commission vérité et réconciliation d'Afrique du Sud, s'était rendu au Kenya en soutien à l'initiative, comme l'avaient fait des personnes qui avaient participé à divers processus de réconciliation sud américains. Et, dans une déclaration alors ironique, Murungi avait renouvelé l'engagement de son gouvernement à créer une commission qui pourrait examiner "le passé horrible" du Kenya.

Mais, estime Kang'ethe Mungai du groupe de pression 'Release Political Prisoners' (Libérer les prisonniers politiques), "Dès que Kibaki a formé son gouvernement, c'était clair qu'il n'allait pas créer une commission vérité. Autrement, pourquoi a-t-il alors nommé les auteurs des crimes liés aux régimes précédents?" Mungai attire en particulier l'attention sur la tentative présumée pour ramener Nicholas Biwott, un ancien ministre au gouvernement. Souvent décrit comme le plus proche confident de Moï, Biwott a été associé au meurtre de Robert Ouko en 1990 – alors ministre des Affaires étrangères. Le corps mutilé et carbonisé de Ouko a été retrouvé au pied d'une colline dans l'ouest du Kenya.

Une récente enquête parlementaire a révélé que le gouvernement de Moï avait planifié et exécuté le meurtre; et dans un rapport publié la semaine dernière, des députés ont recommandé que plusieurs responsables anciens et actuels – y compris Biwott – fassent l'objet d'enquête en relation avec la mort de Ouko.

Biwott a rejeté la recommandation, la qualifiant "d'absurdité", après avoir refusé de prendre part à l'enquête.

Kibaki risque également d'être sali par son association avec Moï, ayant servi en qualité de vice-président sous l'ancien dirigeant durant les années 1980.

"Moï et tout son cabinet, y compris Kibaki, savaient exactement ce qui se passait dans ce pays. Nous le savions tous!", a déclaré Joseph Njoroge, un ancien prisonnier politique.

"La police m'a introduit des décharges électriques dans le corps, et m'a pulvérisé d'eau glacée venant d'un grand tuyau. Ils nous affamaient…Nous, prisonniers, étions contraints de manger nos matières fécales pour survivre".

Si Kibaki ne craint pas que son passé soit examiné à la loupe par une commission vérité, les rumeurs vont bon train que d'autres membres de son gouvernement le craignent – et qu'ils ont pris des mesures pour donner un coup de frein à l'enquête.

Comme l'a commenté Maina Kiai, président de la KNHCR, "Ceux qui ont contribué à un pourrissement des droits de l'Homme…continuent d'exercer d'énormes pouvoirs au Kenya".

Des actions se préparent actuellement pour s'assurer que Kibaki paiera l'ultime prix politique pour l'incapacité de son gouvernement à tenir compte des abus passés.

A un lancement de livre le mois dernier, des activistes ont promis d'œuvrer contre le retour de la NARC au pouvoir dans les élections générales de 2007.

Le livre, 'Plus jamais cela : Portraits de courage', traite de trois personnes qui ont subi des violations des droits de l'Homme dans les mains d'autorités kényanes.