POLITIQUE-CAMEROUN: Les Anglophones iront-ils à la sécession pourdiscrimination?

YAOUNDE, 24 fév (IPS) – La population anglophone du Cameroun se plaint de la discrimination et de la marginalisation dont elle se dit victime dans ce pays bilingue d'Afrique centrale au point de faire planer de temps en temps la menace d'une éventuelle sécession.

"Les Francophones occupent les postes stratégiques dans la fonction publique, pillent le pays, et ils considèrent les Anglophones comme des apatrides", déclare à IPS, Richard Mandessi, 39 ans, professeur d'anglais au Lycée de Mendong, un quartier de Yaoundé, la capitale camerounaise. "Je crois qu'il est important que les provinces anglophones se séparent du Cameroun pour demander l'indépendance du 'Southern Cameroon'," ajoute-t-il.

Le Cameroun est peuplé d'environ 16,7 millions d'habitants dont 20 pour cent d'Anglophones, selon les estimations du Bureau des recensements et des études de la population. Les Anglophones sont établis dans les provinces du Sud-Ouest et du Nord-Ouest, jadis sous tutelle britannique, et ont formé, avec les huit autres provinces francophones actuelles, la République fédérale du Cameroun, en 1961.

"Le texte issu de la constitution fédérale, adoptée le 1er septembre 1961, avait instauré un système très centralisé dans lequel la partie anglophone a vu son autonomie se réduire progressivement jusqu'à l'annexion totale", a expliqué à IPS, Dr Jocelyne Eko, enseignante à l'Université catholique d'Afrique centrale de Yaoundé.

"C'est ce processus qui conduira l'ancien 'Southern Cameroon' à se dissoudre, en février 1972, dans la formation d'un Etat unitaire centralisé", ajoute Eko. "Cette dynamique unitaire a généré, au fil du temps, la plupart des problèmes que seule l'absence de démocratie et de liberté a permis d'inhiber jusqu'en 1990 où les libertés furent restaurées".

En effet, l'évolution d'une République fédérale à la République du Cameroun qui consacre la fin des Etats fédérés a, par la modification constitutionnelle de juin 1972, engendré un certain nombre de frustrations chez les Anglophones. Elles se sont accentuées avec l'avènement de Paul Biya au pouvoir en novembre 1982.

"En mettant fin au système fédéraliste qui prévalait jusque-là, les gouvernements successifs du Cameroun ont savamment phagocyté l'identité anglophone, ce qui a ouvert la voie à toutes sortes de discriminations chez cette minorité", affirme à IPS, Odile Nganang, membre de Nouveaux droits de l'Homme, une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Yaoundé..

Elle ajoute : "Bien que la plupart des institutions républicaines affichent officiellement leur bilinguisme, il y a un réel déficit de la langue de Shakespeare dans les médias publics censés promouvoir de façon égalitaire les deux langues officielles que sont le français et l'anglais.

Une raison supplémentaire qui amène les Anglophones à ressentir l'exclusion dont ils se disent victimes".

Même si la plupart des Anglophones ne remettent pas en cause leur 'camerounité', un sentiment d'irrédentisme parcourt néanmoins le microcosme anglophone camerounais.

Début février, lors de la 'Journée du bilinguisme' au cours de laquelle les pouvoirs publics promeuvent l'usage du français et de l'anglais, les deux langues officielles du pays, des militants du 'Southern Cameroon National Council' (SCNC), un mouvement sécessionniste interdit, ont remis au goût du jour la marginalisation des Anglophones.

Le SCNC soulignait, dans un document distribué dans les coulisses, "la nécessité de poser au gouvernement camerounais le problème anglophone : retour au fédéralisme, égalité de chances, d'opportunités et de droits, promotion des Anglophones dans la haute administration et les Forces armées".

Pourtant, Le gouvernement compte sept ministres anglophones dont le Premier ministre Ephraïm Inoni, sur 65 ministres et assimilés. Inoni a été nommé Premier ministre en décembre 2004. Son prédécesseur, Peter Mafany Musonge, un Anglophone également, avait occupé la fonction de 1996 à 2004; il avait succédé, lui-aussi, à un autre Premier ministre anglophone, Simon Acidu Achu, qui avait été nommé au poste de 1992 à 1996. Tous les trois Premiers ministres ont été nommés par le président francophone Paul Biya, au pouvoir depuis 1982, et qui a lui-même succédé au premier chef de l'Etat du Cameroun indépendant (1960-1982), Ahmadou Ahidjo, un Francophone.

Une préoccupation que soutient le 'Liberal Democratic Party' (LDP), un parti politique d'obédience anglophone créé en 2004.

Boniface Forbin, son président interrogé par IPS, a dit vouloir "trouver des solutions au problème anglophone vieux de quatre décennies de pouvoir, promouvoir l'application effective de la décentralisation et de la dévolution de l'essentiel du pouvoir politique aux provinces". Forbin réclame également la "promotion d'une nouvelle société basée sur la démocratie, le biculturalisme, la liberté et l'égalité des chances pour tous les Camerounais".

Mais de son côté, le gouvernement camerounais a toujours nié l'existence d'un problème anglophone. "Il n'y a pas de problème anglophone au Cameroun", déclare à IPS, Pierre Essomba, un haut fonctionnaire au ministère de l'Administration territoriale et de la Décentralisation. "Ce sont toutes les 250 ethnies de ce pays qui ont des problèmes que le gouvernement veut résoudre dans le cadre de la décentralisation contenue dans constitution et qui conférera une large autonomie aux dix régions du pays", ajoute Essomba.

Pourtant, au sein de la société civile camerounaise, nombreux sont ceux qui reconnaissent l'existence d'un problème anglophone.

Dr Aboya Endong Manasse, professeur de sciences politiques à l'Université de Douala, joint au téléphone par IPS, estime qu'il "faut donner une oreille attentive aux plaintes des Anglophones. Toutes les manœuvres économiques, de l'ancien président de la République Ahmadou Ahidjo au président Biya, ont été contre eux", souligne-t-il.

"Les Anglophones arguent qu'ils ne bénéficient pas des retombées de l'hydrocarbure (pétrole) 'offshore' du large de la péninsule qui borde le Golfe de Guinée. Or, c'est l'exploitation de cet or noir qui marque le coup d'accélérateur dans le processus de 'francophonisation forcée' que dénoncent les séparatistes aujourd'hui", explique Aboya. "L'exploitation des gisements du Rio del Rey est confiée à la société française Elf et a commencé en 1977. Même chose pour les nouveaux gisements de Lokele et Mundi, en 1978".

"Plus globalement, la politique a été menée en dehors des Etats fédérés", ajoute-t-il. L'avènement du pluralisme politique, en 1990, a conduit une partie de l'opinion camerounaise à se reconnaître dans les discours extrémistes, selon un analyste politique qui a requis l'anonymat. Ce qui a permis aux Anglophones de s'attirer de la sympathie dans l'opinion nationale, mais aussi dans l'opinion internationale qui souhaite la démocratisation du régime et dénonce la violation régulière des droits de l'Homme au Cameroun, ajoute-t-il.