OUAGADOUGOU, 25 fév (IPS) – Engagé depuis 1991, le processus de privatisation au Burkina Faso entame sa dernière ligne droite avec une nouvelle vague de sociétés d'Etat à vendre, malgré une forte résistance des travailleurs des entreprises concernées.
L'opposition des syndicats de travailleurs est d'autant plus prononcée que le programme actuel concerne des secteurs stratégiques tels que les télécommunications, l'électricité, l'eau, les mines et les hydrocarbures. A l'appel des centrales syndicales, les personnels des entreprises admises à la privatisation fait de la résistance, même s'ils ont tous conscience que le dernier mot reviendra toujours au gouvernement.
Tolé Sagnon, secrétaire général de la Confédération générale des travailleurs du Burkina (CGBT), "exige l'arrêt des privatisations des sociétés d'Etat, le bilan réel et précis des privatisations antérieures et la sanction des (responsables) coupables de crimes économiques dans la gestion des sociétés d'Etat". Il réclame également "l'implication des travailleurs dans toute décision engageant leur vie et l'avenir du pays". Dès 1991, le gouvernement a consenti à consulter les syndicats sur les privatisations, mais ils se plaignent toujours de la manière dont elles sont conduites. "Aucune action de privatisation n'a été menée sans associer les représentants des travailleurs", a déclaré le ministre du Commerce et de la Promotion de l'Entreprise, Benoît Ouattara, au cours d'une conférence de presse, le 4 février à Ouagadougou, la capitale burkinabé. "Les droits des travailleurs des entreprises privatisées ont été payés", a-t-il ajouté.
Georges Kouanda, délégué du personnel de la Société nationale d'électricité du Burkina (SONABEL), ne cache pourtant pas ses inquiétudes. "Nous avons des appréhensions, surtout que cela concerne un secteur stratégique. Les études menées à ce sujet montrent que cette réforme ne peut en aucun cas être bénéfique à l'Etat burkinabé, et de façon spécifique, au personnel de la SONABEL".
"Actuellement, l'électricité coûte déjà cher. Elle coûtera encore plus cher pour la population après la privatisation", renchérit Sagnon à IPS, le 21 février.
Lors d'une mission au Burkina, en juin 2003, le Fonds monétaire international (FMI) avait demandé aux autorités d'accélérer la privatisation des trois entreprises publiques que sont l'Office national des télécommunications (ONATEL), la SONABEL et la Société nationale d'hydrocarbures (SONABHY).
Pour l'ONATEL, quatre investisseurs pré-qualifiés ont été retenus : Maroc-Télécoms, Telenor (Norvège), Telecoms Africa Corporation (Etats-Unis) et Zte/Laaico (Libye).
Toutefois, "les discussions ont achoppé sur le principe de contrôle majoritaire effectif de l'office. Les soumissionnaires étaient bien intéressés, mais à condition d'avoir 51 pour cent des parts; or l'Etat burkinabé ne veut en céder que 34 pour cent", confie à IPS, Amélie Tamboura, ancienne présidente de la Commission nationale de privatisation. "L'ONATEL dégageait un chiffre d'affaires de 11,6 milliards de francs CFA (environ 23,2 millions de dollars), à la fin de 2003, contre 10,1 milliards FCFA (environ 20,2 millions de dollars) à la fin de 2002", selon le bilan de l'office en 2004.
Au terme du processus de privatisation étalé sur six ans, la majorité des actions (51 pour cent) sera détenue par un "partenaire stratégique" et l'Etat ne conservera que 23 pour cent du capital, selon le gouvernement.
Pour la SONABHY, le gouvernement a adopté l'ouverture minoritaire du capital de l'entreprise au secteur privé. Toutefois, la nouvelle société aura le monopole d'importation et de stockage des produits pétroliers.
Le volume des importations représente pour 2002 et 2003 respectivement 89,1 milliards de tonnes et 101,5 milliards, selon la SONABHY. "Son chiffre d'affaires est passé de 93,6 milliards FCFA (environ 187,2 millions de dollars) en 2002 à 101,5 milliards FCFA (environ 203 millions de dollars) en 2003, soit une croissance de 8,4 pour cent", selon le bilan de l'entreprise en 2004.
Entreprise d'Etat, "au capital de 46 milliards FCFA (environ 92 millions de dollars), la SONABEL couvre 13,8 pour cent du territoire (53 villes sur 400 sont électrifiées) et entend porter ce taux à 15 pour cent à la fin de 2005 afin de réaliser un taux d'électrification de 60 pour cent d'ici à 2015", explique à IPS, Cheick Omar Bony du département de la communication de la société. "Pour atteindre cet objectif, un vaste programme d'investissement 2003-2020, estimé à 240 milliards FCFA (environ 480 millions de dollars), a été adopté", souligne-t-il.
"La SONABEL a eu une production hydroélectrique de 63.754.730 kilowatts/heure (kwh) et une production thermique de 300.919.846 kwh, en 2003 pour un chiffre d'affaires de 45,2 milliards FCFA (environ 90,4 millions de dollars) en 2003, contre 37,5 milliards de FCFA en 2001, soit une croissance de plus 20,5 pour cent", ajoute la même source. La privatisation, selon le nouveau président de la Commission nationale de privatisation (CNP), Placide Somé, donnera à ces sociétés une "impulsion plus significative à l'économie nationale", notamment dans le sens "d'améliorer la qualité du service et de réduire les coûts des facteurs pour soutenir la croissance". Selon la CNP, "le chiffre d'affaires cumulé des entreprises privatisées, à la date de 2003, est passé de 127 milliards FCFA (environ 254 millions de dollars) à 187 milliards FCFA (environ 374 millions de dollars); et leur résultat net consolidé est passé de 1,7 milliard FCFA (à 3,4 millions de dollars) à 4,8 milliards FCFA (9,6 millions de dollars". Le ministère des Finances et du Budget indique que les "recettes engrangées par le Trésor public, au titre des privatisations, s'élevaient à 21,7 milliards FCFA (43,4 millions de dollars) au 31 décembre 2003, alors qu'en 1991, l'Etat devait débourser plus de 20,5 milliards FCFA (41 million de dollars) pour soutenir lesdites entreprises". Vingt entreprises sont concernées par ces chiffres, parmi lesquelles la Société sucrière de la Comoé, Air Burkina et la Société burkinabé de cuirs et peaux.
D'après le ministère du Commerce, "les investissements, dans ces différentes entreprises, sont passés de 2,3 milliards FCFA (4,6 millions de dollars), en 1991, à 25 milliards FCFA (50 millions de dollars) à la fin de 2003". Malgré ces chiffres, certains Burkinabé demeurent sceptiques. "Chaque privatisation 'fabrique' de nouveaux chômeurs", s'indigne Moussa Kaboré, un licencié d'une société publique de transport. "Dans un pays où un travailleur prend en charge une dizaine de personnes (dans sa famille), vous comprenez pourquoi on ne veut pas d'une privatisation qui pousse à la détresse", explique-t-il à IPS. Evoquant le rôle protecteur de l'Etat, Sidy Barry, juriste enseignant à l'Ecole nationale d'administration et de magistrature, s'interroge : "Qui mieux que l'Etat peut-il se soucier des populations? Privatiser des sociétés de cette nature, n'est-ce pas simplement hypothéquer le développement du pays et de son peuple?".
Pour l'économiste Moussa Nogo, "il faut absolument réduire au minimum les pertes d'emplois, accorder une plus grande attention aux considérations sociales, encourager les repreneurs à définir leurs futurs projets d'investissements".
Nogo ajoute qu'il "faut intégrer le programmes de privatisation à une stratégie de promotion du secteur privé, développer les prises de participation du personnel et des petits investisseurs, améliorer le suivi et la surveillance".
Parmi les autres entreprises en cours de privatisation, figurent le Comptoir burkinabé des métaux précieux, le Bureau des mines et de la géologie du Burkina, ainsi que l'Office national de l'eau et l'assainissement.
A ce jour, 27 entreprises ont été privatisées depuis 1991, tandis que 11 sont en cours de privatisation, et 13 autres ont fait l'objet d'une procédure de liquidation achevée.

