NEW YORK, 17 fév (IPS) – Dix ans après que les nations occidentales ont regardé en silence le meurtre insensé de 800.000 Tutsis dans le génocide du Rwanda, la communauté internationale suit "le même itinéraire" au Soudan, avertit le Lt-général Romeo Dallaire, ancien commandant de la force de la Mission de l'ONU pour le Rwanda (MINUR).
L'Occident n'avait pas mis assez de ressources pour empêcher le génocide rwandais parce qu'il était focalisé sur les tensions en Yougoslavie, a déclaré Dallaire. De la même façon, a-t-il dit, le Soudan est en train d'être sacrifié pour un autre conflit.
"Nous n'allons pas au Darfour (parce que) nous sommes tellement impliqués en Irak", a indiqué Dallaire à l'arrêt de New York pour son premier périple américain dans le cadre de la promotion de son livre. "Aucune leçon n'a été tirée pour mettre fin à la violence, au viol et à la décimation d'un groupe ethnique".
Le racisme et le désintérêt font partie des deux conflits, dit-il. "Les Africains noirs ne comptent pas tant qu'il n'y a pas quelque chose là pour nous", a-t-il affirmé.
Le souvenir de Dallaire sur son séjour au Rwanda, "Serrer la main au diable", est un best-seller dans son Canada natal. Un documentaire du même nom, qui faisait la chronique du premier retour du général au Rwanda en 2004, a reçu le "Prix Audience" au festival de films de Sundance, le mois dernier.
Dallaire a lutté pendant 10 ans pour écrire sa version des événements tragiques au Rwanda. Ses 500 pages sont pleines de regrets, d'amertumes, et de détails minutieux sur la manière dont la MINUR s'est désintégrée.
Dallaire suit minutieusement la transformation des soldats de la paix – de protecteurs de l'avenir du Rwanda aux observateurs de la tuerie systématique du groupe ethnique tutsi. Dallaire se transforme personnellement aussi, du carriériste optimiste au chef abasourdi et impuissant.
Le tournant décisif, pour sa mission et le chef qu'il est, arrive au début du livre, quatre mois avant le début du génocide. Les forces de Dallaire, alors impliquées depuis cinq mois, étaient conscientes de ce qu'elles appelaient "une force fantôme" qui n'était constituée ni de factions militaires hutu ni de factions militaires tutsi. Une nuit, un informateur de ce groupe, le Mouvement pour le pouvoir hutu, "Jean-Pierre", s'est rapproché des officiers de Dallaire et a exposé le plan hutu pour le génocide. Dallaire affirme avoir reçu des instructions de Kofi Annan, alors sous-secrétaire général des opérations de maintien de paix, l'exhortant à ne pas agir sur la base de l'information. Par ailleurs, Annan lui a demandé de transmettre les données au leader du parti politique officiel hutu — et l'un des fomenteurs du complot secret.
Dallaire regrette profondément de n'avoir pas suivi le conseil de Jean-Pierre et de n'avoir pas empêché le génocide : "Mon incapacité à persuader (le siège de l'ONU) à New York à agir d'après l'information de Jean-Pierre me hante encore".
Les scènes dont il a été témoin hanteront également le lecteur. L'ampleur du meurtre était si énorme, souligne-t-il, que les Hutus comptaient sur des tombereaux pour dégager les corps. Des scènes individuelles donnent également la chair de poule, comme dans une église où 200 enfants ont été tués après avoir terminé leurs prières.
Ce qui rend le récit de Dallaire particulièrement captivant est qu'il vient d'un homme qui, avant le Rwanda, avait idéalisé le service militaire. Son père a combattu dans la Seconde Guerre mondiale et Dallaire a grandi en voyant les militaires comme des libérateurs, et non des observateurs.
Alors qu'il assiste à l'horreur au Rwanda, il se rappelle cette génération de militaires : "Cinquante ans après que mes mentors eurent combattu en Europe, j'ai été laissé dans cet endroit avec une force racaille pour être témoin de crime(s) contre l'humanité".
Il a rédigé ce compte-rendu, dit-il, pour faire ce qu'il peut pour empêcher des situations comme celle du Soudan. "Je prie pour que ce livre en ajoute à la masse croissante d'informations qui s'exposera et aidera à éradiquer le génocide au 21ème siècle".
Après son départ du Rwanda, le Lieutenant général Dallaire est devenu l'officier canadien le plus haut gradé atteint de troubles post-traumatiques dus au stress. Il est actuellement chargé de cours au Centre Carr pour les droits de l'Homme à l'Université d'Harvard étudiant la résolution des conflits et oeuvrant pour une "ère où nous ne créerons pas de conflit". Il dirige également une fondation qui appuie des écoles et des orphelinats au Rwanda.

