SANTE-KENYA: Accoucher sans risque requiert-il une rupture avec la tradition?

NAIROBI, 16 fév (IPS) – "J'utilise une lame, une paire de ciseaux et du fil", déclare Peris Machanja, une matrone, décrivant une partie de son travail dans la naissance d'un bébé. "Parfois j'utilise des gants, que je désinfecte pour un autre usage c'est à dire, s'ils ne sont pas déchirés. S'ils sont déchirés, j'essaie d'en acquérir de nouveaux".

Machanja, âgée de 55 ans, qui vit dans le quartier à faible revenu de Kayole, à la périphérie de la capitale kényane, Nairobi, assiste quelque cinq femmes à accoucher par mois, même si ce chiffre peut doubler durant les périodes de grande activité. Ses honoraires pour le faire se chiffrent à environ 6,5 dollars.

Mais, si le Kenya doit atteindre l'Objectif du millénaire pour le développement (OMD) de réduction de trois quarts du taux de mortalité maternelle dans la prochaine décennie, des responsables pourraient avoir à demander qu'on mette un terme au travail de cette matrone – et d'autres comme elle. Les risques liés à l'autorisation du libre exercice de leur métier, indique le département de la Santé du Kenya, sont simplement trop grands.

Selon l'Etude démographique et sanitaire du Kenya en 2003, dirigée par le ministère de la Santé et le Bureau central des statistiques, le ratio de mortalité maternelle dans ce pays d'Afrique orientale s'élève actuellement à 414 décès pour 100.000 naissances vivantes. (L'étude est la dernière du genre à être menée au Kenya).

Cela n'a rien à voir avec le ratio de 920 décès pour 100.000 naissances que l'Organisation mondiale de la Santé affirme être la moyenne pour l'Afrique subsaharienne (donnant à cette région le plus fort taux de décès en couches au monde).

Cela supporte néanmoins mal la comparaison avec le ratio d'environ 20 décès en couches pour 100.000 naissances enregistrés dans les pays développés.

Ceci a été attribué, en partie, au fait que plusieurs femmes meurent chez des sages-femmes traditionnelles qui manquent de compétences pour traiter des complications pouvant survenir durant le travail.

Vingt-huit pour cent des accouchements au Kenya sont faits par des sages-femmes traditionnelles, selon l'étude démographique 2003.

"Parfois, les choses se compliquent, et lorsque je sens cela, je m'arrange pour que la patiente soit conduite d'urgence au centre de santé le plus proche", affirme Machanja.

Toutefois, Josephine Kibaru, chef des services de la santé de la reproduction au ministère de la Santé du Kenya, estime que cette décision est souvent prise trop tard : 'Le temps qu'elles évacuent les femmes aux centres de santé pour des soins spécialisés, ces femmes meurent".

Les efforts du gouvernement pour former les matrones afin de réduire le nombre de décès en couches ont rencontré peu de succès, ajoute-t-elle.

"Maintenant, nous n'avons pas le choix. Si nous voulons atteindre l'Objectif du millénaire pour le développement de réduction de la mortalité maternelle d'ici à 2015, nous devons en finir avec les TBAs (accoucheuses traditionnelles)".

Le gouvernement espère plutôt amener les accoucheuses traditionnelles à informer les Kenyans sur d'autres questions liées à la naissance et à la sexualité, comme l'utilisation des contraceptifs – et la manière de prévenir la transmission du VIH.

Toutefois, certains font remarquer que le Kenya n'a simplement pas assez d'hôpitaux, de dispensaires et de personnel médical pour aider toutes les femmes enceintes à donner naissance à leurs bébés dans un établissement agréé.

"Il n'y a pas assez de personnel médical, et la chose la plus pratique, c'est d'essayer de travailler avec ce qui est là. C'est pourquoi nous incorporons les TBAs dans nos programmes", a dit à IPS, Roselyn Gichira du Fonds des Nations Unies pour la femme.

Même Kibaru concède que le manque de personnel constitue un problème dans les centres de santé kényans.

"Le gouvernement forme des sages-femmes, mais ne les emploie pas", souligne-t-elle. "Mon département est en train de faire du lobbying. Nous avons écrit des lettres au cabinet pour leur demander de reconnaître la nécessité de les employer puisque le ministère de la Santé se préoccupe de sauver des vies, mais rien de substantiel n'a été fait à part l'emploi au coup par coup".

D'autres font encore remarquer que le problème de la mortalité maternelle doit être abordé plus en profondeur, en aidant les femmes à éviter les grossesses non planifiées qui obligent plusieurs à donner naissance dans des conditions qui sont moins optimales. En pratique, cela signifie qu'il faut s'assurer que toutes les femmes kényanes ont accès aux contraceptifs.

Le mois dernier, le ministre de la Santé – Charity Ngilu – a reconnu que son pays avait du chemin à faire à cet égard.

S'exprimant lors du lancement d'un rapport évaluant les progrès de la communauté internationale dans la mise en œuvre des OMD, 'Investir dans le développement : Un plan pratique pour atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement', Ngilu a parlé de la nécessité "d'une réhabilitation des centres de santé et de l'amélioration de la disponibilité des contraceptifs".

Mais, ceci supposera qu'on dépense beaucoup plus d'argent sur les services de santé au Kenya.

A l'heure actuelle, 7,5 pour cent des dépenses gouvernementales sont consacrés au secteur de la santé publique, même si le Kenya s'est associé à d'autres pays africains pour s'engager lui-même à allouer 10 pour cent du budget aux besoins de santé. Cet engagement a été pris en 2000 au Nigeria durant le Sommet africain sur le VIH/SIDA, la tuberculose et d'autres maladies infectieuses qui y sont liées.

Huit OMD ont été convenus par des dirigeants de la planète au cours du Sommet du millénaire des Nations Unies à New York en 2000.

En plus de la diminution de la mortalité maternelle, les objectifs visent à réduire de moitié la faim et l'extrême pauvreté, à atteindre l'éducation primaire universelle, à promouvoir l'égalité de genre, à réduire la mortalité infantile de deux-tiers – et à inverser la propagation du SIDA et d'autres maladies qui font un assez grand nombre de victimes dans le monde en développement.

Par ailleurs, les OMD exigent des stratégies pour assurer la viabilité de l'environnement – et un partenariat mondial pour s'attaquer aux problèmes des barrières douanières, à la dette du Tiers-Monde ainsi qu'à d'autres questions. Le délai pour atteindre les objectifs de développement est 2015.