NAIROBI, 19 fév (IPS) – "Bon, quoiqu'il fasse, il est perdant", déclare l'éminent avocat kényan Albert Mumma en parlant du dilemme auquel pourrait bientôt être confronté le président Mwai Kibaki : poursuivre ou non l'ancien chef de l'Etat Daniel arap Moï en relation avec le scandale Goldenberg.
Au cours des deux dernières années, une commission présidentielle a enquêté sur les transactions d'une entreprise au cœur de cette escroquerie de corruption – Goldenberg International, créée en 1990 par un homme d'affaires kényan Kamlesh Pattni.
L'enquête a révélé que Pattni, en complicité avec Moï et d'autres hauts responsables de la Kenya African National Union (KANU), l'ancien parti au pouvoir, avaient pillé les caisses du gouvernement en produisant de fausses déclarations d'exportations de diamant et d'or.
Ceci a permis à Pattni et à ses associés de faire des réclamations frauduleuses pour des primes d'encouragement instituées pour récompenser ceux qui ont fait gagner au Kenya des devises étrangères à travers des exportations. La perte subie par le gouvernement dans ce projet a été évaluée par diverses sources entre 600 millions de dollars et environ 1,3 milliard de dollars.
Le fondateur de Goldenberg International a déclaré qu'il a obtenu la coopération de Moï dans l'escroquerie en payant à l'ancien président un pot-de-vin initial en espèces d'un peu plus de 65.000 de dollars.
Toutefois, Moï qui a refusé de témoigner aux auditions – a nié avoir été complice de la fraude.
La commission a conclu son travail plus tôt ce mois (10 février), et est maintenant en train de compiler un rapport qui fera des recommandations sur la manière dont la justice peut être mieux rendue dans l'affaire Goldenberg.
"Le président attendra pour voir ce qui est dans le rapport, et donnera alors des instructions à l'avocat général pour soit poursuivre soit gracier ceux qui auraient été impliqués dans la fraude", a déclaré le porte-parole du gouvernement Alfred Mutua. "Il est peu judicieux à ce stade de spéculer sur les gens que le président recommandera de poursuivre ou de gracier".
Mais, avec tant de choses dépendant de la décision éventuelle de Kibaki, les spéculations vont bon train.
"Il est dangereux de faire des commentaires avant la publication du rapport de la commission, mais pouvez-vous imaginer ce qui se passera dans ce pays si le gouvernement décide d'humilier M. Moï au tribunal, comme un vulgaire criminel?…Il y aura le chaos. Des gens mourront pour protéger la dignité de Moï", a affirmé à IPS un membre haut placé de la KANU, sous le couvert de l'anonymat.
Le nouveau parti au pouvoir, la Coalition nationale Arc-en-ciel de Kibaki, devrait "se préparer pour des répercussions" au cas où le président ordonnerait que Moï soit poursuivi pour son rôle présumé dans l'escroquerie Goldenberg, a indiqué le responsable de parti.
Le vice-ministre de la Justice Robinson Githae semblait également lancer un avertissement discret par rapport au jugement de Moï, ne serait-ce que parce que cela créerait un précédent qui pourrait retourner hanter son propre parti. "La manière dont Moï est traité (dans l'affaire Goldenberg) est la manière dont les futurs présidents seront traités une fois qu'ils iront à la retraite", a-t-il dit récemment.
Même certains de ceux qui se comptaient autrefois parmi les ennemis implacables de Moï ont dénoncé le fait de faire passer l'ancien président en jugement. L'archevêque catholique Ndingi a'Nzeki aurait dit dans un journal local que les présidents à la retraite méritaient une certaine mesure de protection contre une punition pour les erreurs qu'ils avaient commises lorsqu'ils étaient au pouvoir.
D'autres encore hésitent à prendre à partie l'ancien président après sa décision de laisser le pouvoir de façon pacifique après 24 ans de règne souvent dictatorial. Toutefois, des gens comme Matt Karanja voient la situation différemment.
"Chercher à tenir pour responsable l'ancien président pour ses actions passées n'a pas pour but de l'humilier, mais de s'assurer que les futurs présidents respecteront la loi", a déclaré à IPS l'avocat basé à Nairobi.
"Si on accorde l'amnistie totale à Moï pour sa violation présumée de la loi, alors les futurs présidents peuvent simplement violer la loi en toute impunité".
Ne pas engager des poursuites contre Moï pourrait être perçu comme une régression supplémentaire dont fait preuve le Kenya dans la lutte contre la corruption.
Alors que Kibaki est venu au pouvoir à la fin de 2002 avec un programme anti-corruption, Nairobi a été fortement critiqué ces derniers mois pour son incapacité présumée à arrêter le vol continu de l'argent du gouvernement.
Plus tôt ce mois, le haut commissaire de la Grande-Bretagne au Kenya, Edward Clay, a déclaré qu'il avait saisi les autorités de 20 cas de corruption probable à travers des contrats frauduleux et des achats douteux. Pour sa part, les Etats-Unis ont suspendu une aide d'environ 2,5 millions de dollars qui était destinée à soutenir les efforts anti-corruption.
John Githongo, secrétaire permanent pour la gouvernance et l'éthique – et le point focal du gouvernement dans la lutte contre la corruption – a également démissionné ce mois. Il se cacherait actuellement en Grande-Bretagne apparemment parce qu'il craint que ses enquêtes sur la corruption n'aient fait de lui une cible.
Une source impliquée dans l'enquête Goldenberg a dit à IPS qu'il était probable que Kibaki recommande "un effort de grande envergure" pour récupérer les fonds pillés au cours de l'escroquerie Goldenberg plutôt que d'opter pour "une focalisation restreinte sur des poursuites contre certains individus".
Le ministre des Finances a déjà obtenu les services de Kroll Associates, une société internationale d'enquête légale basée au Royaume-Uni, pour retrouver la trace de l'argent dérobé durant l'arnaque – et dans d'autres cas de corruption.
"Jusqu'ici, nous avons retrouvé 80 milliards (de shillings kényans, environ un milliard de dollars) dans des comptes bancaires en Europe, et ces comptes sont maintenant gelés…Nous sommes en train de négocier avec divers gouvernements pour rapatrier les fonds au Kenya afin que nous n'ayons pas à passer par de longues batailles juridiques", a indiqué, dans un entretien avec IPS, un responsable financier.
"Des acteurs clés dans l'ancien gouvernement ont acheté des biens immobiliers à travers l'Europe et en particulier en Afrique du Sud…Ces gens ont fait d'énormes investissements à travers le monde, dans des choses comme des hôtels", a ajouté le responsable. "Mais il sera impossible de récupérer tout, ou même la majeure partie, de l'argent de Goldenberg. Nous sommes en train de parler ici de milliers de millions de dollars, éparpillés un peu partout dans le monde".
Le gouvernement de Kibaki croit que la majeure partie des quatre milliards de dollars de l'argent du gouvernement a été détournée à la fin des années 1980 et 1990.
Une autre source, qui a également requis l'anonymat, a déclaré : "Nous croyons que l'argent est caché dans des comptes bancaires en Suisse, au Royaume-Uni, en Autriche, en Belgique et en Italie…Une partie de cet argent est liée à Goldenberg, oui".
"L'ONU aidera également à récupérer des milliards de dollars qui ont quitté le pays durant les années 1990", a ajouté la source.
La question qui se pose est de savoir si le plaisir de récupérer ces fonds convaincra les Kényans que ceux qui sont accusés d'avoir volé l'argent ne devraient pas passer un temps dans le box des accusés.

