NAIROBI, 10 fév (IPS) – Un analyste des Nations Unies a averti que la paix restera difficile à atteindre en Somalie si le nouveau gouvernement du pays n'assure pas le respect des droits de l'Homme.
"Si le gouvernement fédéral de transition ne fait pas des droits de l'Homme une base pouràses structures politiques, je ne pense pas que le projet de réconciliation réussira", a déclaré aux journalistes Ghanim Alnajjar, dans la capitale kényane, Nairobi, après son retour d'une visite de deux semaines en Somalie.
C'était le quatrième voyage d'Alnajjar dans le pays depuis sa nomination par le secrétaire général de l'ONU Kofi Annan en 2001. Son mandat est d'évaluer la situation des droits de l'Homme en Somalie et de rendre compte de ses conclusions aux Nations Unies.
Alnajjar a indiqué qu'il avait eu des discussions avec le Premier ministre somalien Ali Mohammed Ghedi sur la création d'une commission pour enquêter sur les abus des droits de l'Homme passés dans ce pays de la Corne de l'Afrique : "Nous avons parlé de la nécessité de mettre en place une cour pénale et une commission vérité et réconciliation en vue de traduire en justice les criminels de guerre et dissuader les futurs auteurs de violations des droits humains".
"Le Premier ministre…a demandé une assistance technique. Ceci aura lieu dans quelques mois, d'ici à mai ou juin", a-t-il ajouté. Le gouvernement de la Somalie s'est effondré en 1991 lorsque le dictateur Mohamed Siad Barre a été renversé. Dans les années d'anarchie qui ont suivi, des abus comme le viol et des tueries arbitraires sont devenus courants puisque des chefs de faction luttaient pour maintenir le contrôle sur diverses parties du pays – leurs actions appuyées par la circulation généralisée d'armes légères.
"Tout au long du conflit somalien, des factions ont utilisé le viol comme une arme de guerre pour punir et intimider des factions ethniques rivales.
La chute du gouvernement et la crise qui en a découlé ont permis aux combattants armés de violer des femmes en toute impunité", indique un rapport de 2003 sur la Somalie, produit par la section néerlandaise de l'agence internationale d'aide, Oxfam.
Toutefois, un analyste politique de la Somalie, Ahmed Mohammed, doute qu'on autorise une commission vérité et réconciliation à travailler sans interférence.
"L'indépendance d'une telle institution est discutable. Ils sont maintenant au gouvernement les seigneurs de guerre dont les milices utilisaient le viol comme une arme de guerre. Les mêmes milices possèdent des armes qui ont été utilisées dans des tueries arbitraires", a-t-il dit à IPS, ajoutant : "Toute idée du gouvernement approuvant la création d'une institution des droits de l'Homme est juste pour plaire au monde extérieur".
Les pourparlers de paix pour la Somalie ont commencé au Kenya en 2002 sous les auspices de l'Autorité intergouvernementale pour le développement, une institution régionale. L'année dernière, un parlement a été mis en place pour diriger le pays pendant une période intérimaire de cinq ans. Abdullahi Yusuf Ahmed a été élu président du pays à Nairobi, en octobre 2004.
Le nouveau gouvernement estime qu'il est conscient des nombreuses embûches auxquelles serait confrontée une commission vérité.
"C'est une vision politique du président de la Somalie de mettre entièrement en œuvre toutes les politiques possibles afin de renforcer les droits de l'Homme dans le pays. Cela faisait également partie de sa promesse de campagne électorale selon laquelle les violations des droits de l'Homme feraient l'objet d'enquête", a déclaré à IPS, Yusuf Baribari, chef du service de la presse présidentielle. "Par ailleurs, la question de la création d'institutions des droits de l'Homme a été également mentionnée dans la Charte fédérale de transition, et c'est également l'une des raisons pour lesquelles le gouvernement doit s'attaquer aux questions entourant les droits de l'Homme", a-t-il ajouté.
La charte, qui sert de constitution somalienne, a été adoptée en janvier 2004.
A ce jour, des préoccupations liées à la sécurité ont empêché le gouvernement intérimaire de quitter Nairobi pour prendre fonction dans la capitale somalienne, Mogadiscio.
Une femme journaliste de la radio britannique BBC, basée à Johannesburg, a été tuée par balles, mercredi dans la capitale somalienne, peu après son arrivée dans la ville. Elle était venue couvrir le retour prochain au pays des dirigeants des nouvelles institutions établies au Kenya. Une équipe de la nouvelle administration s'est rendue à Mogadiscio durant le week-end pour évaluer les possibilités de son transfert en Somalie. Des responsables sont divisés sur la question de savoir si des soldats internationaux de la paix devraient être utilisés pour sécuriser leur retour au pays.
La dernière initiative de maintien de paix en Somalie, une mission américaine, qui passait pour avoir sauvé des milliers de personnes de la faim au début des années 1990, a finalement trébuché – ceci après avoir essayé d'étendre son succès dans la distribution de l'aide au cours d'une opération de reconstruction de l'Etat somalien.
La prorogation du mandat accordée aux troupes de l'ONU les avait opposées aux leaders de factions locales – de la façon la plus dramatique le 3 octobre 1993, quand 18 soldats américains et un militaire malaisien ont été tués dans des combats qui ont duré des heures à Mogadiscio.
Des centaines de civils somaliens et des bandits armés auraient également perdu la vie dans cet incident, qui a précipité le retrait des forces de maintien de la paix du pays en 1995.
Une autre question qui requiert une attention urgente de la part du gouvernement et de la communauté internationale, a déclaré Alnajjar, est le sort des déplacés à l'intérieur de la Somalie.
"Ces gens sont dans des conditions désespérées, comme je l'ai constaté dans les camps de Shabeele et Ajuuraan à Bossaso (dans le nord-ouest de la Somalie), où résident quelque 1.260 familles", a-t-il noté. "Il n'y a pas d'installation sanitaire; l'endroit est bondé de monde, sans aucun vivre.
La plupart des gens sont sans ressources".
L'ONU estime à environ 370.000 le nombre de déplacés en Somalie – tandis qu'un million de Somaliens auraient fui leur pays.

