WASHINGTON, 13 déc (IPS) – L'administration Bush n'a pas fait grand-chose pour donner suite à sa déclaration marquante qui qualifiait les violations des droits de l'Homme dans la région soudanaise du Darfour de "génocide", ce qui a eu pour conséquence "100 jours d'échec", a déclaré le groupe de plaidoyer 'Africa Action' au moment où le monde commémorait la Journée des droits de l'Homme vendredi.
D'autres organisations ont demandé aux Etats-Unis et au Conseil de sécurité des Nations Unies de prendre des mesures plus vigoureuses pour arrêter la tuerie de dizaines de milliers de membres de plusieurs groupes ethniques africains par des forces gouvernementales et des milices soutenues par le gouvernement, dans la région.
Près de 350.000 Africains seraient morts ou auraient été tués au cours des 18 derniers mois à la suite des raids des milices arabes, dénommées "janjaweed", et d'une campagne gouvernementale de contre-insurrection qui ont forcé quelque 1,6 million de personnes à fuir leurs maisons.
Les Nations Unies qui, il y a quelques mois, ont qualifié la situation "de pire désastre humanitaire au monde", estiment qu'entre 10.000 et 30.000 autres meurent chaque mois.
Le Congrès américain et l'administration Bush ont décrit la situation dans des termes beaucoup plus durs.
En juillet dernier, le Congrès a estimé que cela équivalait à un "génocide", une étiquette à laquelle avait officiellement souscrit le secrétaire d'Etat Colin Powell et, plus tard, le président George W. Bush.
Malgré la gravité de cette affirmation, les actions de Washington pour rallier une réponse internationale appropriée aux atrocités, ont été extrêmement décevantes, selon plusieurs groupes, au nombre desquels Amnesty International et Africa Action, qui ont demandé des initiatives plus vigoureuses.
"Les Etats-Unis doivent faire tout ce qui est nécessaire pour garantir une résolution du Conseil de sécurité invoquant le Chapitre 7 (de la Charte de l'ONU), qui autoriserait une force multinationale à mettre fin au génocide dans le Darfour", selon Salih Booker, directeur exécutif de Africa Action, un groupe à la base qui a joué un rôle important dans le mouvement anti-apartheid américain.
"Tout ce qui sera fait en moins fera des Etats-Unis un complice du génocide, que seuls les Américains ont reconnu à juste titre", a-t-il ajouté, notant que, dès la fin de ce mois, le nombre total de morts dans le Darfour pourrait s'élever à 400.000, "ce qui fait déjà la moitié du nombre de personnes mortes dans le génocide rwandais il y a dix ans".
Rappelant de son côté le désastre du Rwanda il y a dix ans, Human Rights Watch (HRW) a également déploré l'incapacité des Etats-Unis et du reste du monde à prendre des mesures plus énergiques.
"Il y a eu beaucoup de choses écrites sur le plan international, plusieurs expressions d'indignation, mais une réponse trop peu sérieuse", a déclaré le directeur exécutif de HRW, Kenneth Roth, dans une 'Déclaration spéciale sur la Journée des droits de l'Homme'.
"La communauté internationale est passée de l'ignorance à la préoccupation relative à un semblant d'action – mais pas plus. Intervenant une décennie après le génocide rwandais, cette réponse insignifiante se moque de nos promesses de "plus jamais cela", a-t-il ajouté.
Le problème fondamental aux Nations Unies, selon John Prendergast, un spécialiste de l'Afrique à International Crisis Group (ICG), est que quatre importants membres du Conseil de sécurité — Chine, Russie, Algérie, et Pakistan – sont opposés à des mesures plus énergiques pour diverses raisons.
Par ailleurs, l'administration Bush n'a pas voulu faire assez de pressions en vue d'obtenir une résolution sévère, craignant qu'en faisant cela, il ne soit plus difficile d'obtenir la coopération du conseil sur l'Irak et les questions qui y sont liées.
Ainsi, une série de résolutions sévères menaçant Khartoum de sanctions économiques et diplomatiques si ce dernier ne met pas immédiatement fin à la violence, ne désarme pas les janjaweed et ne tient pas pour responsables leurs leaders, qui ont été introduites par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne au cours des six derniers mois, ont été édulcorées afin d'obtenir une adhésion facile, a ajouté Prendergast.
En conséquence, le Conseil de sécurité a jusqu'ici demandé seulement au gouvernement de prendre des mesures sans fixer de délais spécifiques, après quoi des sanctions seraient appliquées. Il a plutôt autorisé le déploiement, par l'Union africaine (UA), d'une force d'observation de 3.500 membres pour surveiller le cessez-le-feu entre toutes les forces au Darfour.
Cette force, dont moins d'un tiers a été déployé au cours des deux derniers mois, n'a reçu aucune autorité pour soit faire respecter le cessez-le-feu, qui continue d'être violé par toutes les parties, soit même pour protéger des civils non armés.
Des groupes de défense des droits de l'Homme considèrent ces mesures comme étant complètement inadéquates étant donné l'ampleur du désastre, notamment en soulignant la difficulté que l'UA a eue pour boucher les trous en vue de mettre en place sa force d'observation, et la taille du territoire qu'elle doit surveiller.
"Les forces de l'UA autorisées pour le Darfour — un effectif dérisoire pour une région de la taille de la France avec très peu de routes ou d'infrastructure — doivent être soutenues considérablement", a dit Roth de HWR vendredi.
"Leur mandat doit être étendu pour inclure la protection civile. Malgré leurs préoccupations ailleurs, de grandes puissances gouvernementales, hors d'Afrique, ont également le devoir de protection et d'assistance".
En plus de la timidité de Washington à faire pression pour une résolution plus sévère, des activistes critiquent également ce qu'ils perçoivent comme des priorités déplacées au Soudan au cours de nombreux mois passés.
Au lieu d'essayer de garder les projecteurs braqués sur le Darfour, ils disent que la communauté internationale fait plus d'efforts pour essayer de conclure — jusqu'ici sans succès — un accord de paix global entre le gouvernement de Khartoum et une insurrection de 21 ans dans le Sud-Soudan.
Le conflit dans cette région a été gelé par un cessez-le-feu qui a duré pendant plus d'une année.
"Ces dernières semaines, nous avons vu les Etats-Unis s'engager aux côtés du gouvernement de Khartoum comme un partenaire légitime dans le processus de paix nord-sud", a déclaré Booker, "même au moment où ce même gouvernement continue de pratiquer un génocide dans l'ouest du Soudan".
Une telle stratégie, a-t-il ajouté, alimente la notion selon laquelle Washington accorde plus de priorité à la normalisation des relations avec Khartoum — pour renforcer sa coopération dans la "guerre contre le terrorisme" et peut-être pour avoir accès à ses ressources pétrolières — plutôt qu'à l'arrêt du génocide, permettant au régime de "jouer les Etats-Unis".
"Nous demandons aux Etats-Unis, qui ont organisé la discussion (sur le génocide) d'aller de l'avant", a indiqué Prendergast.
Washington pourrait utiliser la disposition la plus récente du Conseil de sécurité comme une ouverture importante pour faire pression effectivement sur la question du Darfour, a-t-il souligné. Cette disposition a créé une Commission d'enquête de l'ONU pour évaluer la situation dans la région afin de déterminer s'il y a une preuve solide que des crimes de guerre, des crimes contre l'humanité ou même un génocide ont été commis. Elle devrait produire un rapport préliminaire au début de janvier.
En supposant que la commission trouvera une telle preuve, Washington devrait pousser à une discussion sur la manière d'approfondir les enquêtes et les poursuites contre les crimes, selon Prendergast, qui a souligné que "le fait de débattre seulement des options enverra un message critique".
Ces discussions devraient également fixer le canevas pour des sanctions supplémentaires, y compris l'imposition d'un embargo contre les armes à l'encontre du régime, une interdiction de voyager contre les hautes autorités de Khartoum et un gel des avoirs étrangers des sociétés appartenant au National Islamic Front (NIF) au pouvoir et à ses responsables.
"Le but de ces étapes est d'épingler une lettre rouge sur le Soudan afin de l'isoler", a indiqué Prendergast, ajoutant que la Chine, dont les investissements pétroliers substantiels au Soudan font qu'il est réticent à prendre des mesures punitives, "maugréerait", mais s'abstiendrait probablement sur un vote des sanctions.
"Le Conseil de sécurité de l'ONU reste la clé, et il ne bougera pas tant que les Etats-Unis n'interviendront pas", selon Prendergast, qui a ajouté que "l'administration ne bougera pas tant que le Congrès ne mettra pas plus de pression (sur elle), et le Congrès ne bougera pas s'il ne reçoit pas des pressions de ses constituants".

