KINSHASA, 24 sep (IPS) – Le dossier sur les actes de cannibalisme, perpétrés en 2002 sur des populations pygmées en République démocratique du Congo (RDC), a rebondi avec le démenti des présumées victimes présentées au cours d'une conférence de presse à Kinshasa, la capitale congolaise, le jeudi 23 septembre.
Les soldats du Mouvement de libération du Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba, aujourd'hui l'un des quatre vice-présidents de la transition en RDC, avaient été accusés d'actes d'anthropophagie sur les pygmées de Mambasa, dans la province Orientale, dans le nord-est de la RDC.
Le MLC, ex-mouvement rebelle, soutenu par l'Ouganda pendant la guerre en RDC, a déclaré détenir des preuves susceptibles de confondre ses détracteurs dans ces accusations de cannibalisme. Au cours de sa conférence de presse à Kinshasa, le MLC a présenté neuf pygmées d'une même famille dont quatre hommes, trois femmes et deux bébés qui étaient supposés avoir été mangés par ses soldats à Mambasa. "Pour nous, le MLC, nous avons notre conscience tranquille au sujet des accusations mensongères à notre encontre pour actes de cannibalisme à Mambasa", a déclaré Thomas Luhaka, secrétaire national du MLC.
"Dès que l'affaire s'était déclenchée, en décembre 2002, nous avons immédiatement instruit un procès contre les militaires qui avaient été cités. Notre conclusion est qu'il y avait certes eu des actes de violences contre les populations locales, mais que jamais, il n'y a eu actes de cannibalisme", a-t-il ajouté.
Pour la séance des démentis, organisée dans une grande salle du Grand Hôtel de Kinshasa, le MLC a planté un décor inhabituel avec, sur le même podium, les neuf pygmées issus de la même famille Amuzati, tous habillés de vêtements pimpants neufs. L'homme pivot, Amuzati Nzoki, était entouré de sa mère, sa sœur, son épouse et son oncle, tous déclarés morts et mangés par les soldats de Bemba. "Les déclarations que nous avions faites lors de notre premier séjour à Kinshasa", ont-ils dit, "l'avaient été sur incitation de certains politiciens nationaux qui nous avaient demandé de salir le nom de M.
Jean-Pierre Bemba en confirmant que certains membres de notre communauté pygmée de Mambasa avaient été mangés par les militaires du MLC soi-disant à la recherche de l'invulnérabilité". Pour sa part, interrogée par la presse, Mutandji, la mère d'Amuzati, a déclaré, en swahili, n'avoir jamais entendu parler d'actes de cannibalisme à Mambasa où elle vivait, et encore moins de sa propre mort. "Moi, j'ai fui dans la forêt lorsque les combats ont éclaté. C'est à Mangina (à 80 kilomètres plus au sud de Mambasa) que j'ai été mise au courant de la nouvelle de ma mort. J'ai alors décidé de regagner Mambasa", a-t-elle expliqué. Les témoignages actuels des pygmées contredisent totalement ceux qu'ils avaient faits il y a un plus d'un an et demi, en février 2003, dans la foulée des combats qui s'étaient déroulés en novembre et décembre 2002.
D'où un malaise généralisé dans l'auditoire qui se posait la question de savoir quand ces pygmées disent vrai et quand ils mentent.
Réagissant à la suite de ces démentis, Banza Tiefolo, journaliste, président de 'Info Plus', une organisation non gouvernementale (ONG) de défense de la liberté de la presse, basée à Kinshasa, a déclaré à IPS : "Le MLC veut nous faire croire que la première fois, les pygmées avaient été manipulés pour raconter qu'ils avaient été victimes d'actes d'anthropophagie de la part de ses militaires. Et maintenant, que devons-nous croire quand visiblement, ils sont venus à Kinshasa dans les bagages du MLC, soignés aux petits oignons, logés, nourris et blanchis par Jean-Pierre Bemba?", demande-t-il. C'est depuis un mois que le MLC a entrepris une sorte de campagne de clarification sur ce dossier qui, sur le plan international, met à mal son président, Bemba, vice-président de la République en charge des questions économiques et financières dans le gouvernement de transition. Avec cette affaire, Le nom de Bemba est toujours associé au cannibalisme dans l'Ituri et la campagne du MLC tend à redorer le blason de son président dans la perspective des prochaines élections présidentielles, à la fin de la transition, en 2005. Pourtant, toutes les enquêtes, qui ont été diligentées à Mambasa sur cette question, ont établi qu'en plus de nombreuses exactions, il y avait réellement eu des actes d'anthropophagie. Au cours de la conférence de presse, Luhaka du MLC a lancé un appel à la MONUC (Mission d'observation des Nations Unies au Congo) pour lui demander de rouvrir son enquête sur cette affaire. Mais pour la MONUC, il est hors de question qu'elle reprenne l'enquête. Patricia Tomé, la directrice de l'information publique de la MONUC, a été formelle sur Radio Okapi : "Nous avons mené toutes les enquêtes nécessaires au moment des faits et remis les résultats au Conseil de sécurité des Nations Unies dont nous dépendons. Nous avons interrogé près de 500 personnes qui ont établi qu'il y a eu au moins 12 cas de cannibalisme. Le MLC n'a qu'à s'adresser à d'autres juridictions, notamment aux tribunaux congolais".
A Kinshasa, cette campagne qui a tout d'une offensive de charme envers le public congolais et même international, n'a pas l'air de convaincre la population à laquelle elle s'adresse. Les Kinois interrogés par IPS se montrent très méfiants et sceptiques envers le MLC et soupçonnent une nouvelle manipulation. "Il y a bien eu actes de cannibalisme", confirme André Kitenge, de l'ONG Lotus basée à Kisangani, dans la province Orientale. "Nous avons mené notre enquête sur place, à Mambasa, au moment où se déroulaient les faits.
Nous avons toutes les preuves", ajoute-t-il.
Pour beaucoup de Congolais, par cette campagne fortement médiatisée, le MLC voudrait vider de toute sa substance, cette affaire qui se trouve à la Cour pénale internationale (CPI), celle-ci ayant placé le dossier de l'Ituri parmi les premiers à instruire.

