PORT-LOUIS, 16 juil (IPS) – Les causeries traditionnelles et les informations passées à travers les médias ayant échoué, les autorités mauriciennes chargées de la lutte contre la drogue et le VIH/SIDA, ont créé une armée d'un millier de 'soldats-volontaires' pour s'attaquer à ces deux fléaux et à leurs causes dans les régions à hauts risques de Maurice.
Bientôt, toute l'île sera couverte par ces 'soldats-volontaires', déclare à IPS, la 'National Prevention Unit', une unité de l'Agence nationale de traitement et de réhabilitation des drogués (NATRESA) basée à Port-Louis, la capitale mauricienne.
Cassis, Cité Vallijee, Batterie Cassée, Plaine Verte et Richelieu sont des faubourgs de Port-Louis, où le nombre de séropositifs et de drogués est inquiétant – environ 52 pour cent de tous les cas de VIH/SIDA dans l'île, selon la NATRESA. "C'est une zone à hauts risques, où le mode de transmission est lié à la drogue. Continuer à animer des causeries représente aujourd'hui un coup d'épée dans l'eau", reconnaît, auprès de IPS, Cadress Rungen, un animateur de la 'National Prevention Unit' à la NATRESA. Dans ces régions, beaucoup de jeunes commencent par le tabac et l'alcool très tôt dans la vie avant de se retrouver avec de la drogue dure. "Nous sommes doublement inquiets depuis que nous avons constaté un changement dans le mode de transmission du VIH/SIDA", ajoute-t-il à IPS.
Les chiffres officiels publiés en mars dernier sont alarmants : en 2001, 64 pour cent des malades du SIDA étaient infectés par voie sexuelle et 27 pour cent par des seringues; en 2002, 35 pour cent par voie sexuelle et 51 pour cent par des seringues; et en 2003, 19 pour cent seulement par voie sexuelle et 77 pour cent par des seringues, selon le ministère de la Santé. Des 20 à 30 cas de malades du SIDA par an dans les années 90, le nombre a atteint 225 en 2003, portant les chiffres totaux, de 1987 à la fin 2003, à 698 cas, dont 99 étaient des étrangers, selon le ministère. "La réalité serait tout autre", a averti le ministre de la Santé, Ashok Jugnauth, lors de la présentation d'un plan d'action en mars. "Le problème est devenu plus compliqué", selon Rungen, avec la hausse des cas de VIH/SIDA chez les drogués, alors que "plus de 40 pour cent des prostituées sont dépendantes de la drogue et beaucoup d'entre elles sont séropositives", indique-t-il à IPS.
"Les 'soldats-volontaires', dont environ deux-tiers sont des femmes, ont été formés pour empêcher que ces régions ne soient envahies par la drogue et le SIDA, qui fauchent bien de jeunes vies. Leur rôle est aussi de briser les tabous et l'indifférence en faisant comprendre aux gens que le VIH/SIDA est une maladie comme une autre", souligne Rungen. Les 'soldats-volontaires' ont un contact direct avec les communautés ciblées – séropositifs et drogués. Ils leur parlent de la vie, de la drogue, du VIH/SIDA, des moyens de transmission et de protection, des centres de réhabilitation pour les drogués et des thérapies médicales pour les séropositifs, explique à IPS, Rungen de la NATRESA. En outre, les volontaires font du porte-à-porte, visitent les familles, distribuent des pamphlets et répondent aux questions de la population locale. Les drogués sont visités sur leurs "bases", ces lieux cachés où ils se réunissent. Par la suite, ces "bases" sont converties en des espaces verts, pour que d'autres drogués ne s'y installent plus, ajoute Rungen.
"Nos 'soldats' mettent l'accent également sur les racines de ces problèmes, la pauvreté et la qualité de l'environnement dans ces régions, l'éducation, les loisirs, entre autres", explique à IPS, Rungen. Les 'soldats' font également preuve d'une vigilance accrue dans leurs régions, surveillent et préviennent les jeunes contre les risques liés à la drogue et au VIH/SIDA, affirme-t-il à IPS. Jusqu'ici, les 'volontaires' ont réussi à faire comprendre à la population locale les avantages liés au dépistage rapide du VIH/SIDA. "C'est mieux ainsi pour les personnes infectées car il existe des traitements qui peuvent les aider à mener une vie normale durant des années", fait remarquer Rungen.
Les 'soldats-volontaires' viennent des milieux différents : certains sont des anciens drogués, d'autres ont un mari ou des proches qui se droguent et craignent qu'ils ne soient infectés un jour par le virus du SIDA, mais également des étudiants qui veulent aider les autres à sortir de leurs souffrances. Priscilla Victor est une étudiante volontaire. Malgré ses études, elle trouve du temps pour se consacrer à cette activité. "Je ne veux plus voir les larmes et des déchirures au sein des familles qui sont atteintes par la drogue et le SIDA. C'est un devoir pour moi de lutter contre ces fléaux par amour pour mon quartier", déclare-t-elle à IPS. Jean D. est un ancien drogué et père de deux enfants. "C'est par amour pour mon fils que j'ai voulu sortir de cet enfer. Je n'oublierai jamais le jour où mon fils de 11 ans est venu me dire que si je ne cessais pas de prendre de la drogue, il allait quitter l'école", raconte-t-il à IPS.
Aujourd'hui, c'est Jean qui conduit les 'soldats volontaires' sur les lieux où des personnes de leur localité s'injectent de la drogue.
Selon les 'soldats-volontaires', beaucoup de cas de drogue ont leurs racines dans des problèmes familiaux – ruptures des cellules familiales, la prison et l'alcool continuent de briser les familles. L'une des volontaires, Thérèse G., affirme à IPS que la drogue stigmatise à Maurice, "et plus que jamais, notre société accepte de laisser des individus se retrancher sur eux-mêmes et se cacher pour mourir dans la souffrance".
Gilberte S., dont le mari est décédé de la consommation de drogue, pénètre dans tous les milieux de l'île, quelles que soient les origines, les religions et les localités. "Rester passif, c'est être coupable de non assistance à personne en danger", dit-elle à IPS. C'est ce qui explique, selon elle, son engagement pour combattre la drogue, et par extension, la prolifération du VIH/SIDA.
Etant donné le succès obtenu par l'armée des 'soldats-volontaires', les promoteurs comptent en faire un projet permanent. Déjà un service d'écoute a été mis en place dans ces régions pour répondre aux appels de détresse lancés par des malades drogués ou souffrant du SIDA. De plus, les 'soldats' continuent leur formation et se préparent à intégrer des projets d'accompagnement de séropositifs, qui seront lancés bientôt dans le pays. Selon Anun Kumar Ghallu, directeur de la NATRESA, l'ONUDC (United Nations Organisation on Drug and Crime) a avancé 3.000 euros (environ 3.703 dollars) à cette organisation pour subvenir aux dépenses liées aux activités des soldats-volontaires de la région de Cassis.
"Dans les autres régions, la NATRESA dépense 15.000 roupies (environ 550 dollars) en trois mois par région (il y en a 26 en tout) pour financer le transport et d'autres petites choses", précise Ghallu à IPS, soulignant que les soldats-volontaires ne perçoivent rien comme rémunération. Cet argent, ajoute-t-il, provient de la dotation budgétaire que l'Etat mauricien met à la disposition de la NATRESA dans son combat contre la drogue.
Ces soldats-volontaires sont formés selon un programme intégré où ils reçoivent un enseignement sur l'art de la communication. "Ceci leur permet de parler et d'animer des sessions sur le tabac, l'alcool, le VIH/SIDA et la drogue. Ce programme leur enseigne également la capacité d'écoute. Sans celle-ci, on ne peut pas traiter et réhabiliter les malades", indique Ghallu.
Depuis le début de cette année à fin-mai, le nombre de nouveaux cas de VIH/SIDA est de 130, selon Ghallu. "C'est inquiétant. Il y a toute une éducation à faire", commente-t-il.

