DROITS-COTE D'IVOIRE: La commission de l'ONU accable les autorités pourles tueries de mars

ABIDJAN, 5 mai (IPS) – "Ce qui s'est passé les 25 et 26 mars est la résultante de tueries sans partage d'innocentes personnes et de violations massives des droits de l'Homme", affirme le rapport de la Commission d'enquête des Nations Unies sur les événements de mars en Côte d'Ivoire.

Le rapport, qui n'est pas encore rendu public par l'ONU, a été publié le mardi (4 mai) par Radio France internationale (RFI). C'est la conclusion de l'enquête sur la marche pacifique des partis d'opposition ivoiriens, le 25 mars à Abidjan, réprimée dans le sang par les forces de sécurité. Le rapport fait état d'au moins 120 morts contre les 37 annoncés par les autorités. Etant donné la gravité de la situation, la commission d'enquête de l'ONU recommande "des investigations criminelles devant une Cour indépendante afin de poursuivre les responsables de ces tueries". La commission pointe le doigt sur les commandants des unités spéciales impliquées au sein des forces de sécurité ainsi que des forces dites parallèles. Les forces parallèles sont des milices présumées proches du président ivoirien, Laurent Gbagbo, qui étaient également armées et habillées en tenue militaire, le 25 mars. Le gouvernement avait reconnu l'existence de ces forces parallèles au lendemain des incidents.

Selon le rapport publié également sur le site Internet de RFI, "la marche n'a été qu'un prétexte à une opération de tuerie savamment planifiée et orchestrée aussi bien par les forces de sécurité et de défense que par les unités paramilitaires qui ont travaillé sous la supervision de hautes autorités de l'Etat".

Pour les enquêteurs, "toutes les preuves disponibles suggèrent que les fusillades initiales du matin du 25 mars, qui ont fourni l'étincelle pour l'explosion, ont été le résultat d'actions coordonnées par les forces de sécurité, qui se sont soldées par la mort d'au moins 120 civils". Le rapport indique que "la majorité des tueries n'ont pas eu lieu dans les rues, mais dans les maisons de ceux qui devaient manifester ou de civils innocents ciblés par les forces de sécurité". La commission d'enquête révèle qu'il existe également des rapports crédibles selon lesquels plus de 20 personnes ont pu disparaître, et dont les familles sont trop effrayées pour signaler leur disparition aux autorités compétentes.

Victorine Wodié, la ministre ivoirienne des Droits de l'Homme et des Libertés publiques, qui devait faire une déclaration en réaction à la publication du rapport, a décidé, au dernier moment, de surseoir au projet.

Selon elle, "les premiers concernés, c'est-à-dire la Côte d'Ivoire et l'Organisation des Nations Unies n'ont pas officiellement reçu le rapport des commissaires envoyés en Côte d'Ivoire". Mais Wodié avait déjà émis, à haute voix, des réserves sur la composition de la commission. La présence de Franca Sciuto lui avait fait craindre que la commission d'enquête ne puisse pas échapper "aux a priori et autres préférences politiques personnelles", parce que, selon Wodié, la dame Sciuto avait participé à une précédente mission de l'ONU dont le rapport "partial" sur les événements d'octobre 2000 en Côte d'Ivoire avait été fortement contesté par les autorités ivoiriennes. C'était l'époque des charniers de Yopougon, un quartier d'Abidjan, la capitale économique ivoirienne. En Côte d'Ivoire, seuls les trois partis politiques de l'opposition, membres de la Coordination des sept mouvements organisateurs de la marche du 25 mars, ont réagi, pour l'instant, à la publication du rapport. Le PDCI (Parti démocratique de Côte d'Ivoire), le RDR (Rassemblement des républicains), l'UDPCI (Union pour la démocratie et la paix en Côte d'Ivoire) exigent unanimement des suites judiciaires aux conclusions de l'enquête de l'ONU. Pour eux, les auteurs et les commanditaires identifiés doivent passer devant la justice. Pour Alphonse Djédjé Mady, secrétaire général du PDCI (de l'ancien président Henri Konan Bédié), "la question essentielle après ce rapport est : qu'est ce qui va se faire pour que justice soit rendue?". Selon Djédjé Mady, le PDCI a tiré une satisfaction morale des résultats de l'enquête de l'ONU. "Nous pensons que les conclusions de l'enquête sont proches de la réalité et situent les responsabilités. Nous espérons que les sanctions seront prises et que l'impunité sera combattue", a-t-il dit à la presse.

Pour le RDR de l'ancien Premier ministre Alassane Ouattara, les révélations des conclusions de l'enquête faisant état de 120 morts, 227 blessés et 20 disparus, doivent déboucher sur une action judiciaire. Ce parti souhaite plus de détails et une large diffusion du rapport afin de situer l'opinion sur l'ampleur des exactions.

Le porte-parole du RDR, Bacongo Cissé, réclame des sanctions judiciaires adéquates à l'encontre des personnes incriminées. "Nous allons tirer, dans le cadre de la coordination, toutes les conséquences de la conclusion de ce rapport en ce qui concerne l'action judiciaire. Ces tueries ne peuvent pas rester sans suite comme l'ont été tous les autres crimes dans ce pays", a-t-il souligné.

L'UDPCI appelle également au châtiment des coupables devant un tribunal criminel. Le parti de feu le général-président Robert Guéi se veut ferme sur sa volonté de combattre l'impunité. "C'est nous qui avons sollicité les enquêteurs. Nous nous réjouissons qu'ils aient fait leur travail", a expliqué le secrétaire général de l'UDPCI, Alassane Salif N'Diaye, à la presse.

De son côté, le Front patriotique ivoirien (FPI du président Gbagbo, au pouvoir) se garde de tout commentaire pour l'instant. "Ce n'est pas sur la base des informations de RFI que nous allons prendre une position. Le chef de l'Etat a été aussi demandeur et nous attendons le rapport officiel pour nous retrouver et aviser", a indiqué le secrétaire général du FPI, Oureto Miaka.

Au niveau continental, le président de Rencontre africaine des associations pour la défense des droits de l'Homme (RADDHO), Alioune Tine, a salué le travail de la commission d'enquête de l'ONU. "Nous avons été très profondément choqués. Nous ne sommes pas très surpris. Je pense que cela justifie très largement la proposition que nous avions faite à la RADDHO. A savoir, la création d'un tribunal pénal spécial sur la Côte d'Ivoire. Parce que, encore une fois, la justice ivoirienne est totalement défaillante", a déclaré Tine sur une radio privée d'Abidjan.

Le dernier bilan officiel de la police ivoirienne sur la répression de la marche du 25 mars faisait état de 37 morts pendant que les organisateurs évoquaient des chiffres allant de 200 à 500 morts.