FETE DU TRAVAIL-BENIN: Des travailleurs de l'informel sans droits, maisqui n'en réclament pas

COTONOU, 1 mai (IPS) – "Je n'ai jamais fermé mon atelier le 1er mai jour de la fête du travail – parce qu'en le faisant, je perds de l'argent", a déclaré, à IPS, Jocelyne Zounon, maîtresse couturière, directrice du salon 'Europe Afrique couture junior', vendredi (30 avril) à Cotonou, au Bénin..

Zounon travaille dans le secteur informel et les travailleurs de ce secteur au Bénin n'ont pas de congé, ni de contrat, encore moins de sécurité sociale, et ils n'en réclament même pas. Ils représentent pourtant 80 pour cent des travailleurs dans les grandes villes béninoises, selon une étude du Bureau international du travail (BIT) réalisée en 2002 au Bénin. "Moi, je suis ma propre patronne, si je ferme mon atelier, qui va me payer? Je ne suis pas une fonctionnaire, je n'ai donc pas de salaire à la fin du mois", a ajouté Zounon à IPS. Le 1er mai est certes la fête des travailleurs, mais elle estime que c'est la fête des travailleurs de l'Etat. Elle ne se donne jamais de congé, jamais de vacances, elle n'a pas d'assurance maladie, mais elle ne s'en inquiète guère. Il en est de même pour Armande Fagla, commerçante à Porto-Novo (30 kilomètres à l'est de Cotonou), qui dit ne pas se sentir "concernée par les questions de droits des travailleurs" parce qu'elle ne travaille pas pour quelqu'un. "Lorsque je tombe malade, je n'attends personne pour aller me faire soigner. Et si je veux me reposer, je ne demande la permission à personne.

Mes droits pour moi, c'est mon argent", ajoute-t-elle à IPS. Anselme Fadonougbo, par contre, ne néglige pas ses droits en tant que travailleur de l'informel, mais il n'a pas le courage de les réclamer.

"Dans ce pays où il n'y a pas d'emploi, on est obligé de se soumettre au patron. Si je me mets à réclamer des droits maintenant, le patron peut me demander de partir. Je ne me sens pas protégé, je ne peux donc rien revendiquer", confie-t-il à IPS. Pourtant, dans un Etat respectueux des droits des travailleurs, Fadonougbo en aurait beaucoup à revendiquer. Tenant, pour son patron, une boutique de vente de filtres pour moteurs, il travaille de 8 heures à 19 heures, soit onze heures de travail par jour au lieu des huit heures légales au Bénin..

Il travaille six jours par semaines au lieu des cinq réglementaires. Et les heures supplémentaires ne lui sont jamais payées. Pis, Fadonougbo déclare à IPS être payé à 25.000 francs CFA (environ 50 dollars US) par mois alors que le salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) légal au Bénin est de 27.500 FCFA (environ 55 dollars US)..

Se sentant en confiance avec le reporter de IPS, Fadonougbo lui a confié qu'il n'avait pas encore signé un contrat de travail avec son patron après un an de travail. Evidemment, il n'a pas encore été déclaré à la direction de la main-d'œuvre. Il ne s'estime pas pour autant déçu : "Car là où j'étais avant (il était gérant d'une poissonnerie), j'avais fait presque quatre ans et je n'avais jamais été déclaré à la main-d'œuvre; je n'avais jamais eu de congé, et je travaillais de lundi à dimanche, y compris les jours fériés", affirme-t-il à IPS. "Les entreprises du secteur informel considèrent, dans leur majorité, la réglementation juridique, sociale et fiscale comme contraignante et complexe. Cette réglementation n'est pas adaptée à ce type d'entreprise, et la plupart des entrepreneurs ignorent même le contenu des lois et règlements qui régissent les activités du secteur moderne", explique, à IPS, Régina Agboton, économiste et sociologue béninoise, qui a publié en 2003 un travail de recherche sur le secteur informel au Bénin. L'Etat béninois, curieusement, laisse évoluer ces entreprises, "mais le fait que 80 pour cent de la population active béninoise travaille dans l'illégalité, ne peut donc être interprété comme un signe de faiblesse du gouvernement. L'Etat tolère l'informel pour des raisons qui relèvent plus de la nécessité politique que de la fonctionnalité économique", selon Agboton. Le secteur informel permet, en effet, à la grande masse des gens sans emploi de lutter contre la pauvreté. Plus de 50 pour cent des Béninois vivent en dessous du seuil de pauvreté, avec moins d'un dollar par jour, sur une population de 6,7 millions d'habitants, selon l'Institut national des statistiques et de l'analyse économique (INSAE). Selon l'étude du BIT, "l'économie informelle représente un poids écrasant dans la structure productive béninoise". L'étude précise que la majeure partie des travailleurs de l'informel se retrouve dans le commerce, 76 pour cent; la production, 13 pour cent; et dans les services, 10 pour cent. La même étude du BIT indique que le secteur informel contribue pour 37 pour cent au produit intérieur brut (PIB) du pays, qui est de 1.453 milliards de FCFA (environ 2,7 milliards de dollars US). Le secteur informel au Bénin inclut le commerce, l'agriculture, le bâtiment, l'industrie manufacturière, les transports et les services, selon Agboton. Tous les secteurs et pratiquement tous les métiers y sont représentés : coiffeurs, esthéticiennes, cambistes, vendeurs d'essence, conducteurs de taxis-motos, plombiers, mécaniciens, porteurs, chiffonniers, marchands de légumes, exploitants de kiosques, fripiers, tailleurs, travailleurs du textile, graveurs sur bois, réparateurs de montres, menuisiers, charbonniers et domestiquesà Au ministère des Finances et de l'Economie, les officiels font mystère sur les intentions de l'Etat béninois à l'endroit du secteur informel qui occupe une place essentielle dans l'économie béninoise. L'Etat va-t-il entreprendre des réformes pour faire réglementer le secteur informel? "Il faut faire très attention sur ce plan. Qui touche à l'informel touche aussi au secteur formel parce que les grandes entreprises ne vivent pas seules! L'informel nourrit les grandes entreprises au Bénin", confie un cadre de la Direction générale des affaires économiques, qui a requis l'anonymat. En effet, il arrive souvent que des travailleurs ambulants vous proposent des produits de grande valeur vendus dans des magasins agréés par l'Etat..

Et quand vous les interrogez, ils vous répondent que ces articles leur ont été confiés par ces magasins. Autrement dit, il y a des risques qu'une tentative de réglementer le secteur informel au Bénin puisse avoir des répercussions négatives sur l'ensemble de l'économie nationale, selon le même fonctionnaire anonyme.