KIGALI, 5 avr (IPS) – Le génocide de 1994 au Rwanda a été un échec de la communauté internationale, a déclaré le président rwandais, Paul Kagamé, à l'occasion d'une conférence internationale réunie depuis dimanche (4 avril), à Kigali.
"Prévenir et bannir le génocide à jamais grâce à une solidarité universelle", c'est le thème de cette rencontre qui regroupe des chercheurs et hommes politiques venus de Belgique, de France, des Etats-Unis, de Grande-Bretagne et du Rwanda. Cette conférence inaugure les manifestations qui marqueront, à partir du mercredi 7 avril, la semaine commémorative du 10ème anniversaire du génocide rwandais qui a fait environ un million de morts entre avril et juillet 1994. Cinq chefs d'Etat africains ont déjà confirmé leur présence à la cérémonie du 7 avril : Tabo Mbeki d'Afrique du Sud, Yoweri Museveni d'Ouganda, Idriss Deby du Tchad, Mwaï Kibaki du Kenya, et Omar al Bashir du Soudan. Le Burundi sera représenté par son vice-président et la Tanzanie par son Premier ministre. Le Premier ministre belge, Guy Verhofstadt, sera le seul dirigeant occidental présent à cette commémoration. La France y enverra un ministre.
Le reste de la communauté internationale sera représenté par les missions diplomatiques à Kigali. En attendant, l'heure est au bilan des dix ans après la catastrophe rwandaise qui a été désastreuse, pas seulement au plan humanitaire. Le tissu économique a été également touché par les destructions, les pillages et la paralysie des infrastructures de production. "En juillet 1994, il n'y avait, dans les coffres de la Banque centrale, en tout et pour tout que quelques pièces de monnaie et de billets de banque de 100 francs rwandais (environ 0,20 dollar US) qui ne pouvaient pas constituer une vraie liasse", explique Jean Marie Vianney Gakindi, directeur des opération financières à la Banque nationale du Rwanda.
Le gouvernement intérimaire, responsable du génocide, avait tout emporté dans son repli vers l'est de la République démocratique du Congo pour fuir l'avancée des troupes victorieuses du Front patriotique rwandais (FPR).
L'aide internationale a permis, dans un premier temps, de renflouer les caisses de l'Etat. Ensuite, une reprise timide des investissements, mais également une démonétisation ordonnée début 1995 des anciens billets, ont permis d'échapper à l'asphyxie financière. Mais, l'économie est restée, durant de longues années, instable avec une inflation à trois chiffres.
Aujourd'hui, ce taux a été ramené à 6 pour cent, tandis que la croissance se maintient à 9,9 pour cent. Le produit intérieur brut (PIB) par habitant est passé fin 1994 à 2003 de 140 à 250 dollars. Avant comme après 1994, l'économie rwandaise repose à 46 pour cent sur l'agriculture. La population, rurale à 90 pour cent, arrive à peine à se nourrir de son agriculture vivrière. L'exploitation rudimentaire, essentiellement à la houe, les aléas climatiques et l'érosion du sol ne permettent pas d'espérer une autosuffisance alimentaire dans un proche avenir. De nombreuses régions du pays connaissent encore de dures périodes de famine.
Le principal produit d'exportation du pays, le café, 60 pour cent des exportations, n'a pas encore atteint son rythme de production d'avant le génocide. Le Rwanda n'en a produit que 19.000 tonnes en 2003 contre 41.000 avant 1994. Ce lent redémarrage de la production caféière affecte l'ensemble des exportations du pays, dont les autres sont le thé, les peaux d'animaux, et, dans une faible proportion, de la cassitérite et du pyrèthre. La balance commerciale affiche ainsi un déficit de 30 millions de dollars. La production industrielle, elle, est toujours insignifiante. Selon Donald Kaberuka, ministre rwandais de l'Economie, les productions industrielles locales demeurent, aujourd'hui comme sous la colonisation belge, de simples substituts à l'importation et ne suffisent pas à satisfaire toute la demande. Au plan politique, le Rwanda a tenté l'expérience démocratique en organisant des élections libres dans les 1.545 secteurs du pays, en 1999.
Puis, deux ans plus tard, les élections des maires et membres des conseils municipaux des 106 districts et villes du pays. En mai 2003, le pays s'est doté d'une nouvelle constitution qui garantit l'exercice des libertés publiques, l'égalité de tous devant la loi et le respect des droits fondamentaux des citoyens.
Le processus a atteint son apogée avec l'organisation de la première élection présidentielle en août 2003, et des premières législatives, en septembre et octobre. Kagamé et son parti, le FPR, en sont sortis largement vainqueurs. Ce n'est pas encore une démocratie à l'occidentale, la recherche du consensus étant préférée au débat contradictoire. "Il s'agit d'une libéralisation prudente pour prévenir les dérives qui ont conduit à la catastrophe de 1994, où la démocratie signifiait le règne sans partage de l'ethnie majoritaire", explique Jeanne Umutoni, avocate au barreau de Kigali.
Dans l'ensemble, la préoccupation primordiale demeure la réussite de la réconciliation nationale. Le Rwanda actuel a hérité, d'une part, des centaines de milliers de veuves et d'orphelins du génocide, et de l'autre, de 130.000 coupables présumés du génocide, le tout dans un contexte de tension et de déchirement ethniques. La création des tribunaux populaires, inspirés de la tradition villageoise, est un des moyens pour hâter le jugement des génocidaires présumés. Ces tribunaux ont commencé en juin 2002 à siéger à titre expérimental dans 800 des 9.000 collines du pays, avec des résultats prometteurs pour la suite du processus.
Un fonds d'assistance aux rescapés du génocide les plus vulnérables, a été créé en 1998 et l'Etat y verse chaque année 5 pour cent du budget national, en plus des contributions volontaires et privées. Cela permet de scolariser des orphelins du génocide et de donner un toit aux veuves.
Reste la réconciliation au quotidien rendue plus facile depuis la suppression, en 1994, de toute référence ethnique dans les documents officiels. Une Commission nationale de l'unité et de la réconciliation multiplie des débats au niveau local pour une vraie campagne pour l'unité du peuple rwandais. Elle est aidée en cela par la société civile et les communautés religieuses. Et ses actions commenceraient déjà à donner des fruits. Ici et là, des mariages, des liens d'amitié, des regroupements associatifs, le choix d'une nouvelle habitation tiennent de moins en moins compte de l'appartenance ethnique du partenaire ou du futur voisin.

