NIELLE, nord de la Côte d'Ivoire, 1 avr (IPS) – Un mois et demi après la rentrée des classes fixée au 2 février en Côte d'Ivoire, les élèves du primaire et du secondaire n'ont pas véritablement repris les cours dans la moitié nord du pays sous contrôle des ex-rebelles.
A Niellé, une localité de l'extrême nord du pays, à la frontière avec le Mali, Baba Traoré, le conseiller pédagogique de l'école publique, estime à 250 les élèves inscrits sur les 500 en temps normal. Selon Traoré, beaucoup de parents ont hésité, comme l'année dernière, à envoyer leurs enfants à la rentrée. "Des personnes malintentionnées leur font croire qu'il s'agit des cours de mise à niveau. Dans ces conditions, ces parents préfèrent garder leurs enfants à la maison", explique Traoré qui poursuit la campagne de sensibilisation en faveur de l'école dans sa circonscription scolaire.
Pour Traoré, le problème majeur reste le manque criant d'enseignants. Sur les 12 maîtres qui tiennent les 12 classes, seuls les quatre – qui n'ont pas quitté Niellé depuis le déclenchement de la guerre en septembre 2002 – sont sur toujours place.
"Nous avons eu la promesse des autorités ministérielles que les autres maîtres arriveront d'un moment à l'autre. Mais ça fait plus d'un mois que nous attendons. C'est gênant pour nous parce que nous ne savons pas comment libérer les bénévoles qui veulent retourner à l'école, eux-aussi", s'inquiète Traoré. (Ce sont des élèves du secondaire qui acceptent d'enseigner gratuitement à la place des maîtres absents).
Brahima Sangaré, le seul enseignant titulaire de la deuxième école de Niellé, partage les inquiétudes du conseiller pédagogique, estimant que le problème d'enseignants doit être réglé au plus vite. "Je tiens le CM2 (58 élèves dont 25 filles). Les autres classes ont besoin d'enseignants pour évoluer dans les normes", soutient-il. Parfait Ouattara, président de l'Association des parents d'élèves de Niellé, s'inquiète pour les enfants. "Nous avons applaudi quand le gouvernement a annoncé l'arrivée des instituteurs. Car il faut libérer les bénévoles qui doivent reprendre leurs études. Actuellement, nous ne voyons pas ces instituteurs. L'année passée, beaucoup d'enfants ne sont pas venus par peur des fusils. Mais les parents ont compris que les garder à la maison, n'est pas bon", avoue-t-il. Dans le secondaire, la situation est catastrophique, selon Salimata Traoré, le proviseur du lycée municipal dont onze des 12 professeurs ont fui la guerre. "Nous étions seulement trois fonctionnaires, dont un professeur de sciences physiques et un éducateur l'année dernière, à dispenser les cours.
Avec l'aide des parents d'élèves, des autorités municipales et des étudiants originaires d'ici, nous avons fonctionné l'année scolaire", explique-t-elle.
Depuis le 3 février, le lycée est ouvert, mais les professeurs ne sont pas encore de retour. "Il nous a été demandé de libérer les bénévoles parce que les enseignants titulaires allaient reprendre leur place. Mais, aucun d'eux ne s'est encore signalé. Cela nous inquiète parce que nous voulons que les choses rentrent vite dans l'ordre. Le cas du secondaire est donc très critique", souligne-t-elle.
Pourtant, le conseiller pédagogique le proviseur du lycée sont satisfaits des résultats de fin d'année. Avec un taux de réussite de 80 pour cent au Certificat d'études primaires et 55,22 pour cent au Brevet d'études du premier cycle du secondaire, ces enseignants espéraient que cela allait encourager leurs collègues à revenir. Seuls deux maîtres de l'école primaire publique sont revenus à leurs postes de Kasségué et Wamelelo, deux localités de la circonscription.
Si l'année scolaire passée a pu être sauvée dans les zones sous contrôle de l'ex-rébellion, c'est grâce à l'ONG 'Ecole pour tous'. Basée à Bouaké dans le centre-nord du pays, cette ONG a réouvert plusieurs établissements publics du nord et de l'ouest, contre la volonté du gouvernement qui a ouvert des écoles relais dans des villes – sous contrôle gouvernemental – pour les enfants déplacés de guerre. Selon le président de Ecole pour tous, Sékou Touré, l'urgence reste, pour cette rentrée, la connaissance de la date butoir à laquelle les enseignants – qui manquent à l'appel – vont arriver. "Cela nous permettra d'être situés afin d'adopter la conduite à tenir", dit-il.
Le président de l'ONG s'insurge également contre les consignes que le ministère de l'Education nationale a données aux enseignants qui ont accepté de regagner leur poste en zone rebelle. "Dès leur arrivée", affirme-t-il, "ces enseignants n'ont pas tenu compte des acquis qu'ils ont trouvés sur place. Ils ont voulu s'appuyer sur les effectifs de l'année scolaire 2001-2002, c'est-à-dire ceux d'avant guerre; comme si l'ONG Ecole pour tous n'a rien fait". Cela a engendré des échauffourées entre les premiers enseignants revenus et les bénévoles. "Si les enseignements des volontaires ne sont pas reconnus par les enseignants qui arrivent, cela signifie que ceux qui ont dispensé les cours ne le seront pas. C'est pourquoi les bénévoles ont dit non. Pour eux, il faut que dans les archives, l'on retrouve la trace du travail qu'ils ont fait. Sans cela, ils ont exigé d'être payés", explique Touré. Les enseignants bénévoles ou volontaires avaient exigé donc une prime de quatre millions de francs CFA (environ 7.692 dollars US) chacun.
Mahoumoudou Sylla, le président de leur collectif, déclare : "Nous ne sommes pas contre l'arrivée des titulaires à Bouaké. Cependant, nos camarades, qui ont exigé des primes avant de libérer les salles, se sont appuyés sur les promesses qui leur ont été faites par différentes autorités (Premier ministre, ministre de l'Education nationale…) en déplacement à Bouaké. A défaut de cet intéressement, nous ne voulons pas être chassés des salles de classes comme des malpropres".
L'adjudant-chef Coulibaly Ousmane, qui dirige les Forces nouvelles (ex-rebelles) à Niellé, reconnaît le manque d'enseignants dans sa zone..
Sans s'opposer au départ des bénévoles dont certains doivent reprendre leurs études, il promet que l'année scolaire ira à son terme avec ou sans les enseignants venus d'Abidjan. "Nous prendrons toutes les dispositions nécessaires pour accueillir ceux qui viendront, mais aussi pour assurer une année scolaire normale", affirme-t-il.
Si les premiers enseignants retournés à leur poste au nord se disent "heureux de retrouver leurs élèves", ils éprouvent néanmoins quelques difficultés. La principale préoccupation concerne le coût du transport pour toucher leur salaire. Ils sont tous obligés de venir à Abidjan, la capitale économique ivoirienne, à la fin de chaque mois, parcourant parfois près de 700 kilomètres. "De Niellé à Abidjan, il faut débourser au minimum 35.000 FCFA de frais de transport. C'est trop pour le salaire d'un instituteur", se plaint Philibert Gonly, l'unique maître en place Kasségué, près de la frontière malienne. Son collègue Marcel Toueu de Wamelelo (village voisin) partage son point de vue. "Je dois aller à Abidjan la semaine prochaine pour le renouvellement de ma carte de mutuelle des fonctionnaires et agents de l'Etat. Pour cela, je dois dépenser une forte somme d'agent sur mon budget". En attendant la reprise des activités des banques du nord, les enseignants souhaitent l'ouverture d'un centre de paiement des fonctionnaires à Bouaké.
Il pourrait, selon eux, être localisé dans un endroit sécurisé par l'armée française qui, avec les forces ouest-africaines, sépare les belligérants.

