NAIROBI, 11 mars (IPS) – Lorsque le Forum social mondial s'est tenu en Inde en janvier, des activistes kényans, qui avaient pris part à l'événement, ont promis d'attirer l'attention sur la crise du logement de leur pays.
Cette question défraie la chronique une fois encore, avec la démolition planifiée de bâtiments dans l'un des secteurs les plus pauvres de Nairobi.
Depuis décembre dernier, des autorités démolissaient des structures construites le long des voies ferrées et des lignes à haute tension, du fait que cette propriété a été illégalement affectée à l'aménagement.
Certaines des premières structures à être démolies étaient des hôtels particuliers de plusieurs millions de shillings kényans – qui appartenaient pour la plupart à d'importants membres du gouvernement sous l'ancien président Daniel arap Moï.
Maintenant, les bulldozers sont venus à Kibera, un bidonville qui abrite environ 700.000 personnes indigentes. On s'y réfère souvent comme le plus grand bidonville d'Afrique. La première phase de démolitions à Kibera a été effectuée à la mi-février.
Environ 9.600 personnes sont maintenant sans abris – et la vue de familles dormant à la belle étoile est devenue un spectacle familier selon Dalmas Owino, président du Forum de Kibera pour la location et le logement.
Les habitants des bidonvilles soutiennent que la démolition de février les a pris au dépourvu, puisqu'ils n'avaient reçu aucune notification du gouvernement. Les autorités leur ont maintenant accordé 40 jours (à compter du 29 février) pour vider les lieux occupés illégalement avant que la deuxième phase de l'opération ne soit effectuée. Plusieurs habitants ont se sont adressés au tribunal pour obtenir la prorogation du délai.
"Certains d'entre nous sont ici depuis plus de trente ans. Nos enfants et petits-enfants ont grandi ici et nous ne connaissons aucune autre maison.
Est-il vraiment possible pour une telle personne de déménager en quelques jours?", demande Joachim Ngugi, qui vit à Kibera.
"Ce n'est pas que nous refusions de déménager, mais le gouvernement doit tout de même nous donner plus de temps, il devait également nous faire connaître le lieu où nous aménagerons quand nous quitterons cet endroit".
Si les démolitions continuent, elles feront à peu près 190.000 autres sans-abri. Selon des militants des droits humains, cela a des implications particulièrement désastreuses pour les orphelins du SIDA.
"C'est un fait que le gouvernement a le droit de réclamer sa propriété, mais il devait aller doucement et prendre en compte des groupes vulnérables comme les orphelins qui n'ont nulle part où aller. Ces orphelins sont victimes des conséquences du VIH/SIDA, qui avant toute autre personne, ont besoin d'un toit", affirme Mike Arunga, chargé d'information de la branche Afrique orientale du Forum pour le logement. Son organisation œuvre en vue d'obtenir des politiques qui favorisent un logement décent pour les pauvres.
La situation de Leah Kanini est un exemple typique. Après avoir perdu ses parents pour cause de maladies liées au SIDA, elle a pris sur elle la responsabilité de s'occuper de ses cinq frères. La fille, âgée de 15 ans, vend des arachides pour subvenir aux besoins de la famille.
Le 16 février, Kanini est rentrée pour trouver la cabane de la famille rasée par un bulldozer du gouvernement. Au moment où IPS lui a parlé cette semaine, elle nourrissait les autres enfants dans une chambre de fortune, avec des murs faits de morceaux de tissu. "Je ne sais pas quoi faire, je ne sais où aller", a-t-elle déclaré, la voie pleine d'amertume.
Une récente étude réalisée par le Bureau kényan de la Fondation africaine médicale et de recherche (AMREF) a montré qu'un tiers des gens, qui ont fait des test de dépistage du SIDA dans un centre de conseils de l'AMREF à Kibera, était séropositif.
La recherche effectuée en 2002 par PACT Kenya, une organisation communautaire de développement, a révélé que les taux d'infection dans le bidonville atteignaient 40 pour cent. Le programme conjoint des Nations Unies sur le VIH/SIDA et l'Organisation mondiale de la santé évaluent la prévalence nationale de VIH au Kenya à 9,4 pour cent.
Plusieurs accusent fermement le gouvernement d'être responsable de la crise de Kibera, parce qu'il n'a pas planifié une croissance rapide de la population dans les années 80.
"A cette époque, le taux de croissance de la population du pays était de quatre pour cent, l'un des plus élevés au monde. Les habitations informelles comme Kibera étaient devenues inévitables", affirme Arunga.
Le rapport 2003 des Nations Unies sur le développement humain durable indique que 23 pour cent de Kenyans vivent sous le seuil de pauvreté, avec moins d'un dollar par jour. A la lumière de tout cela, une cabane à Kibera est la seule option possible pour un grand nombre. Il faut environ huit dollars le mois pour louer une minuscule hutte de terre dans un bidonville.
Les installations sanitaires sont surexploitées, ou inexistantes.
Des militants des droits de l'Homme estiment que le gouvernement aurait dû consulter les habitants de Kibera avant d'établir ses plans de démolition.
"Ces démolitions sont très regrettables et ont des effets désastreux.
Elles impliquent l'essence même de la vie des gens et ces personnes ont le droit de connaître les intentions du gouvernement afin de (pouvoir) planifier leurs vies", fait remarquer Olita Ogonjo, un chargé de programme à l'organisation Maji na Ufanisi (Eau et développement). Maji na Ufanisi s'est jointe au Réseau des droits humains du Kenya pour appeler le gouvernement à prendre des dispositions en vue de réinstaller les gens qui ont perdu leurs parents. Mais, ces demandes tombent actuellement dans des oreilles de sourd.
"Nous ne réinstallerons personne. Ils devront déménager, qu'ils aillent au tribunal ou pas. Tout le monde sait très bien que construire sur les réserves routières, les bretelles de contournement, sous les lignes électriques et à côté des lignes de chemin de fer, est complètement illégal", a dit à IPS Samuel Mugo, représentent en chef des relations publiques du ministère des Routes et des Travaux publics.
"Il n'y aura aucune réunion entre le gouvernement et les habitants. On leur a donné un avis avec une notification et ils feraient mieux d'obéir à cela avant qu'une action ne soit entreprise", a-t-il averti.

