KINSHASA, 2 mars (IPS) – Bukavu, la capitale du Sud-Kivu, dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC), est restée ville morte les lundi et mardi (1er et 2 mars). Ce mardi encore, des tirs d'armes sporadiques ont été entendus dans la ville.
Ecoles et commerces sont restés fermés à la suite de la crise politique provoquée par la disparition du général Prosper Nabyolwa, commandant de la 10ème région militaire de la RDC, le Sud-Kivu. Le général Nabyolwa n'a plus été vu dans la ville depuis le lundi (16 février), jour du déclenchement d'une opération militaire armée contre lui, par son adjoint direct, le colonel Jules Mutabusi, commandant en second de la région militaire. Par l'action de ville morte, les activistes la société civile de Bukavu entendaient protester, notamment, contre l'impunité dont bénéficiait le major Joseph Kassongo pour n'avoir pas déclaré les armes de guerre qu'il gardait chez lui en dépit des dispositions de la loi sur le désarmement après la guerre. Mais ils voulaient également protester contre l'impunité envers le colonel Mutabusi, un officier supérieur qui a pris les armes contre son supérieur hiérarchique jusqu'à le contraindre à la clandestinité. Selon des informations reçues par IPS de Bukavu par téléphone, la population de la ville exige, en outre, des éclaircissements sur l'assassinat des deux gardes du corps du général Nabyolwa et de son chauffeur. Autant de crimes, aux yeux de la société civile, qui sont toujours restés impunis.
Jusqu'au mardi (2 mars), personne à Bukavu ne peut dire exactement où se trouve le général Nabyolwa après les événements qui, dans la semaine du 16 au 21 février, ont fait trembler toute la ville de peur. "Comment comprendre qu'un colonel puisse arrêter un général, son supérieur hiérarchique?", s'étonne Muzigwa Maheshe, activiste des droits de l'Homme à Bukavu. "Nous nous demandons, à la limite, ce que pense exactement le gouvernement à Kinshasa de ces agissements que nous ne pouvons ni comprendre ni accepter". Les populations de Bukavu déclarent ne pas comprendre, en effet, pourquoi Kinshasa a ramené le major Kassongo à Bukavu alors que son supérieur avait trouvé comme sanction, pour les caches d'armes non déclarées et pour la sécurité de la ville, qu'il soit transféré dans la capitale congolaise.
Aujourd'hui, le major Kassongo se trouve en sécurité à Bukavu tandis que son supérieur hiérarchique, le général Nabyolwa, se cache pour sa propre sécurité, une situation qui irrite de plus en plus la population. Tout porte à croire que la ville de Bukavu se prépare à une nouvelle guerre, en dépit des déclarations apaisantes, à Bukavu-même, du vice-président de la République, chargé des questions politiques, de défense et de sécurité, Azarias Ruberwa, selon lequel il n'y aurait pas de troisième guerre au Congo. Ruberwa avait fait cette déclaration lors d'une visite éclair à Bukavu, début février, à la suite d'incessantes informations dans la presse de Kinshasa, faisant état d'activités militaires suspectes dans la ville orientale. Et c'est après cette visite que de nombreuses caches d'armes ont été découvertes en pleine ville de Bukavu. Depuis, la Mission d'observation des Nations Unies au Congo (MONUC), qui est censée contrôler la ville sur le plan de la sécurité, n'arrive plus à jouir de la confiance de la population qui la prend plutôt pour complice des "forces occupantes". En effet, tout le monde croit voir des militaires rwandais, partout dans le Sud-Kivu. Sœur Anastasie, la supérieure d'un couvent où s'est déroulée une perquisition militaire au cours de la battue contre le général Nabyolwa, affirme avoir vu des soldats rwandais parmi la troupe qui perquisitionnait.
"Ils sont venus frapper à la porte en demandant où nous avions caché le général Nabyolwa. Nous leur avons répondu que nous ne cachions personne dans notre couvent. Ils ont tout mis sens dessus-dessous et sont repartis sans rien emporter", a-t-elle déclaré.
Psychose ou pas, cette mutinerie des soldats de l'ex-rébellion RCD/Goma en rajoute à l'épouvantail rwandais qui, selon l'imaginaire populaire, a toujours voulu accaparer une partie du territoire congolais. D'autres nouvelles, en provenance de Bukavu et obtenues par téléphone, font état d'une fermeture éventuelle de la frontière rwandaise au niveau de la ville de Bukavu ce mardi (2 mars). Les rasions de la fermeture n'ont pas été indiquées. Quant à la MONUC, elle est également prise à partie par la population qui ne comprend pas son comportement au cours de la crise. "Comment comprendre que la MONUC, qui est censée connaître la délicatesse de la situation, puisse laisser perdurer la crise?", demande Jules Mambo, journaliste à Bukavu. "Comment la MONUC n'a-t-elle pas pu éviter pareilles humiliations au général Nabyolwa, patron du commandement militaire de la province?".
Des véhicules de la MONUC ont essuyé des jets de pierres dans la ville de Bukavu au cours d'une marche de protestation de la société civile lundi contre l'assassinat des gardes du corps du général Nabyolwa. Et les explications du chef de la MONUC à Bukavu, Shahu Sharif, n'ont pas suffi à faire baisser la tension. "Toutes les parties concernées savent très bien, à travers les réunions qu'on a eues, que la MONUC condamne toute violence", a indiqué Sharif.
"Elles savent bien qu'une équipe d'enquête du gouvernement de transition se trouve présentement à Bukavu pour établir les responsabilités dans l'affaire Kassongo. Je voudrais dire à tout le monde de laisser le temps au gouvernement de transition de bien mener son enquête afin d'arriver à des conclusions objectives", a-t-il ajouté.

