COTONOU, 21 jan (IPS) – La filière de vente des véhicules d'occasion, représentant 9 pour cent du produit intérieur brut (PIB) du Bénin et près de 100.000 emplois directs et induits, est menacée de disparition, victime d'une multitude de taxes et de la corruption.
"Plus de 300.000 véhicules d'occasion, communément appelés 'venus de France', ont été importés au Bénin en 2001. Cela équivaut à environ 157 milliards de francs CFA (environ 310,276 millions de dollars US) de chiffres d'affaires", indique Raïmi Mohamed, importateur de véhicules, président du Forum national pour la réorganisation de la filière des véhicules d'occasion. En ses meilleures heures, explique-t-il, la filière de vente des véhicules d'occasion au Bénin a nourri jusqu'à près d'un million de personnes de façon directe ou indirecte sur une population d'environ 6,5 millions d'habitants. Elle passait même pour la première filière économique du pays au moment où le coton béninois avait commencé par chuter, vers 1998-2000. Malheureusement, "le Bénin a dormi sur ses lauriers et n'a pas su organiser la filière, ce qui a eu pour conséquence la création d'une inflation artificielle sur le coût de toutes les prestations pour l'enlèvement des véhicules en transit", constatent les acteurs du secteur dans un mémorandum adressé au gouvernement béninois. Des taxes aussi fantaisistes les unes que les autres ont été créées par l'Etat. Les faux frais se sont multipliés au port de Cotonou, avec la corruption comme corollaire. De nouvelles obligations sont nées, de nouveaux acteurs sont venus, rendant chaque fois un peu plus compliquées les procédures d'enlèvement des véhicules. Par exemple, en 1995, il fallait 65.000 F CFA (environ 128 dollars US) pour convoyer vers le Niger (frontière nord du Bénin) un véhicule en transit. En 1997, ce coût est passé à 88.000 FCFA (environ 174 dollars US), et a été multiplié par plus de quatre, passant à 370.000 FCFA (environ 731 dollars US) en 2004. Selon Frédéric Béhanzin, membre de la Fédération des déclarants en douane du Bénin, "à la veille des élections présidentielles (2001), on a instauré de nouvelles taxes sous prétexte de soutenir le président Mathieu Kérékou.
Après les élections, les taxes ont été maintenues". Pour obtenir une simple signature d'une autorité de la douane ou du port, il faut payer 2.000 FCFA (environ 4 dollars US) ou 5.000 FCFA (environ 10 dollars US), poursuit-il. "Ces frais sont payés sans aucun reçu. Nous ne saurions continuer à cautionner un tel désordre au sommet de l'Etat", déclare Béhanzin, en colère. "Pis, le port de Cotonou est devenu un repère de bandits, un lieu où le banditisme est organisé du sommet à la base. Sous les yeux des agents de sécurité, les importateurs, surtout étrangers, assistent, impuissants, au dépouillement systématique de leurs véhicules sans que la police n'intervienne", déplore Augustin Tokpé, agent de transit au port de Cotonou. La situation est d'autant plus dramatique pour les importateurs béninois et pour le port de Cotonou que la concurrence n'est pas loin. Tout le long de la côte ouest-africaine, on dénombre une quinzaine de ports distants de moins de 150 kilomètres les uns des autres : Dakar, Banjul, Conakry, Monrovia, San Pedro, Abidjan, Accra, Tema, Lomé, Cotonou, Lagos, Port Harcourt, Douala et Libreville. Il n'est donc pas difficile pour les clients, au moment où le port de Cotonou a commencé à mal tourner (2001-2004), de trouver un autre port pour les accueillir. De 2001 à ce jour, "le marché béninois de véhicules d'occasion a été déserté par la clientèle, en majorité d'origine nigériane, au profit du marché togolais qui a su habilement tirer parti des faiblesses et des tares béninoises", constatent, amers, les acteurs de la filière dans leur mémorandum. Même les importateurs libanais, vivant au Bénin, ont commencé par faire passer leurs marchandises par les ports voisins, notamment le port de Lomé, au Togo, où une telle anarchie n'est pas observée, souligne Mohamed. De 30.000 véhicules d'occasion débarqués par mois au port de Cotonou en 2001, on en est tombé à moins de 8.000 en septembre 2003. "Nous sommes au bord du gouffre. Plus rien ne va dans la filière. La survie de plus d'un million de Béninois est aujourd'hui en jeu", avertit Béhanzin. Réuni à un forum national pour la sauvegarde de la filière des véhicules d'occasion en décembre dernier, les importateurs, les transitaires, les transporteurs, et les gestionnaires de parcs de vente des véhicules ont demandé, entre autres mesures, la réduction, du tiers, de tous les coûts des diverses prestations sur un véhicule, ainsi qu'une interdiction temporaire de toute augmentation de taxes dans la filière.
Ils ont recommandé la sécurisation du port de Cotonou afin de lutter contre les vols des pièces de véhicules, et le regroupement de toutes les taxes perçues par l'Etat en une seule quittance payable à un guichet unique. Comme première réponse aux demandes des acteurs de la filière, le gouvernement béninois a nommé, fin-décembre, un nouveau directeur général à la tête du Port autonome de Cotonou, Jérôme Dandjinou, un homme réputé pour sa rigueur prouvée lors de sa gestion de la ville de Cotonou. Sa mission, selon Ahamed Akobi, ministre béninois des Transports, "est d'enrayer la corruption et le laxisme au port de Cotonou, et de réduire les délais de séjour des marchandises dans l'enceinte portuaire". Pour sa part, le nouveau directeur général du port menace de renvoyer tous les agents qui ne voudraient pas se plier à la nouvelle discipline qu'il impose à l'institution. "S'il faut que j'aille moi-même mettre mon lit la nuit près de la clôture de l'enceinte portuaire pour empêcher les gens de faire le mur pour voler au port, je le ferai. Si je le fais, c'est qu'il y a quelque part un agent qui n'a pas fait son travail et celui-là doit se retrouver dehors", déclare Dandjinou. "Si cette action échoue, c'est que la filière des véhicules d'occasion n'existera plus au Bénin", commente Béhanzin.

