DROITS-CAMEROUN: Les pygmées sont brimés par la politique forestière

YAOUNDE, 2 jan (IPS) – Estimés à environ 100.000 personnes au Cameroun, les pygmées sont le peuple des forêts le mieux connu, mais aussi le plus vulnérable de ce pays d'Afrique centrale. Leurs droits sont bafoués par la politique forestière en vigueur, selon des organisations non gouvernementales (ONG).

Le mode de vie des pygmées est étroitement lié à la forêt où ils trouvent leur nourriture composée de viande, fruits, miel, racines, etc., ainsi que les plantes médicinales traditionnelles dont ils sont des experts reconnus..

La forêt est leur habitat naturel où la plupart d'entre eux habitent en nomades.

Pourtant, souligne Antoine Manga, anthropologue à l'Institut des sciences humaines (ISH) à Yaoundé, "la politique forestière en vigueur au Cameroun, qui date de 1993, ainsi que la loi sur les forêts de 1994 et ses instruments d'application ont impliqué la négation des droits traditionnels des autochtones".

Le Cameroun a, en effet, un double système de normes légales, où une loi statutaire d'origine coloniale – que l'on considère comme "moderne" – coexiste avec une foule de normes pré-coloniales, tacitement admises et que l'on appelle "coutumières". "En établissant la définition de 'terre de personne' qui était absente des lois coutumières des habitants des forêts, l'Etat", se rappelle Manga, "a réclamé toutes les terres dont la propriété ne pouvait pas être prouvée suivant la loi moderne, c'est-à-dire, par la présentation de titres fonciers ou d'autres documents semblables".

L'octroi de concessions est réservé au ministère de l'Environnement et des Forêts, et la procédure correspondante ignore toutes les communautés marginales. La détermination des superficies ouvertes à l'exploitation ne tient compte ni des terrains de chasse ni des aires de migration des pygmées. "Dans la détermination des forêts de production", observe Emilie Kounga de la branche camerounaise de l'ONG britannique 'Rainforest Foundation', "seuls les critères de rendement économique sont évalués, à l'exclusion de toute considération d'ordre social".

Dans la province de l'Est au Cameroun, située à quelque 300 kilomètres de la capitale Yaoundé et qui concentre un grand nombre de populations pygmées, "l'exploitation forestière à grande échelle", explique Kounga, "a des effets négatifs sur les populations pygmées, de manière directe parce qu'elle détruit les ressources forestières dont elles dépendent. Et de manière indirecte parce qu'elle fraye la voie à des braconniers qui pratiquent la chasse à grande échelle".

Cette exploitation de la forêt contribue à accélérer "la pénurie de ressources naturelles et à détériorer le régime alimentaire, et donc la qualité de vie des pygmées", renchérit Clovis Donfack du Centre pour l'environnement et le développement (CED).

"Beaucoup d'espèces d'arbres à bois de grande valeur commerciale, tels que le 'Moabi' et le 'Bubinga' ont aussi une importance économique et culturelle pour les communautés pygmées. L'abattage de ces espèces, par des entreprises forestières, contribue à ébranler les fondations de leur existence, et concourt à la destruction de leur culture", ajoute Donfack.

Avec l'adoption de la loi forestière en janvier 1994, les communautés villageoises habitant les terres de l'Etat ou à proximité d'elles, ont acquis le droit d'obtenir des "forêts communautaires". Selon la définition légale, une forêt communautaire est une étendue de forêt étatique, non soumise à une licence d'exploitation et d'une superficie d'au moins 5.000 hectares, dont l'Etat détient la propriété, mais pour laquelle il cède la gestion des ressources à la communauté villageoise concernée, pour une période renouvelable de 25 ans.

Cependant, dans l'état actuel des choses, "les communautés pygmées auraient beaucoup de mal à obtenir une forêt communautaire. En effet, une des conditions préalables est la légalisation d'une institution qui représente la communauté. Or, les communautés pygmées n'ont généralement pas un niveau d'éducation formelle ou d'organisation sociale leur permettant de satisfaire à cette condition", souligne un rapport du CED, intitulé : "Forest Management Transparency, Governance and the Law : Case Studies from the Congo Basin" (octobre 2003).

D'autre part, explique Hyppolite Mouaffo, huissier de justice, "les forêts communautaires ne peuvent être établies que là où la communauté jouit de droits fonciers coutumiers. Or, les pygmées qui ont souvent été réinstallés le long des routes et des pistes, ne possèdent pas de droits de ce genre, ceux-ci étant réservés aux Bantous qui les 'hébergent'. Ils ne bénéficient de tels droits que dans la forêt permanente, où la loi ne prévoit pas l'établissement de forêts communautaires".

"En outre, la superficie maximale des forêts communautaires et des terrains de chasse communautaire (5.000 hectares) ne s'adapte pas aux besoins des pygmées, dont les modalités de chasse et de cueillette exigent des étendues beaucoup plus vastes", ajoute Mouaffo.

"Les lois sur les forêts ne vont pas à l'encontre des aspirations des peuplades primitives", réplique Laurent Eloundou, de la Direction des forêts. "Dans le cas des pygmées, il s'avère que leur niveau d'instruction ou d'intégration n'a pas rendu facile l'appropriation, par eux, des dispositions réglementaires qui ouvrent la voie à l'exploitation des forêts communautaires dont ils sont aussi bénéficiaires", affirme-t-il.

Les communautés pygmées constituent une partie intégrante très importante du patrimoine culturel du Bassin du Congo. Au Cameroun, les droits des pygmées, dans la gestion de l'espace et des ressources, figurent parmi ceux qui ont été sacrifiés au nom de la modernisation, par l'imposition de nouvelles lois remplaçant les lois coutumières. Le Cameroun compte quelque 15,5 millions d'habitants.

"La fragilité de l'existence des communautés pygmées, jointe à leur forte dépendance d'un écosystème forestier intact, aurait justifié que la législation leur accorde une attention particulière", a indiqué à IPS l'avocat Clément Atangana.