POLITIQUE: L'honneur du Bénin prend un coup dans la crise frontalière avecle Nigeria

COTONOU, 19 août (IPS) – Les commerçants ont retrouvé le sourire après la réouverture des frontières terrestres du Nigeria avec le Bénin, fermées pendant quelques jours, mais les citoyens béninois se déclarent déçus par la manière dont leurs dirigeants ont géré la crise depuis ses origines.

Au lendemain du sommet entre le président Olusegun Obasanjo du Nigeria et son homologue du Bénin Mathieu Kérékou, le 14 août à Badagry, une localité nigériane, les Béninois, dans leur majorité, ne cachent pas leur déception, estimant que l'honneur de leur pays a pris un coup au cours de cette rencontre. Officiellement, le Nigeria a fermé sa frontière le 9 août pour une criminalité transfrontalière croissante dont le vol à main armée, la contrebande de produits pétroliers et le trafic d'êtres humains. La frontière a été réouverte le lendemain du sommet, le 15 août. "Depuis la rencontre de Badagry, on sait tout sur les vraies raisons qui ont conduit le Nigeria à fermer unilatéralement ses frontières terrestres.

Il y a bien sûr la contrebande, mais c'est surtout la criminalité transfrontalière qui a irrité notre grand voisin de l'est. Et la goutte d'eau, qui a fait déborder le vase, a été, de son propre aveu, la mise en liberté du receleur de voitures de luxe, le fameux Tidjani Amani", écrit Vincent Foly, dans un éditorial du quotidien privé béninois, 'La Nouvelle Tribune' de lundi.

Amani est un citoyen du Niger installé à Cotonou, la capitale économique du Bénin depuis plusieurs années, comme homme d'affaires. Mais le président Obasanjo l'a nommément mis en cause au cours de la rencontre de Badagry ouverte aux délégations qui accompagnaient les deux chefs d'Etat. Selon les autorités nigérianes, Amani a reçu plus de 30 véhicules volés du Nigeria.

Obasanjo reproche au Bénin d'avoir traité Amani avec ménagement en le relâchant, à la consternation des autorités nigérianes. Obasanjo a fait remarquer que pendant la fermeture des frontières, aucun braquage n'a été enregistré au Nigeria, indiquant que le Bénin est devenu le refuge des criminels qui opèrent dans son pays. Le Bénin compte 6,7 millions d'habitants, contre quelque 120 millions pour son géant voisin.

Selon Foly, Obasanjo n'a pris aucune précaution diplomatique ni dans la manière ni dans le ton en s'adressant à la délégation béninoise et à son chef, Kérékou, qu'il a montré d'un "doigt accusateur pointé sur son hôte… On en meurt de honte", ajoute l'éditorialiste. Amani avait été arrêté à Cotonou le 22 juillet grâce aux informations reçues des forces de sécurité nigérianes. La gendarmerie béninoise a retrouvé chez lui six véhicules de luxe dont une Mercedes Benz S 500 qui avait été volée après un braquage en mars au Nigeria, sur la route Abuja-Ibadan, selon des sources policières. Conduit à la gendarmerie avec trois complices béninois, Amani a nié les accusations, affirmant avoir acheté la Mercedes auprès d'un Nigérian, El-Hadj Mohamed Bello. Mais le nommé Tchégou, chauffeur du véhicule et victime du braquage, a montré aux gendarmes les pièces originales et actionné la clé électronique de contact de sa Mercedes, déclarant : "J'étais très sûr que mon véhicule se trouverait dans le domicile d'Amani à Cotonou". Amani a rejeté les accusations du chauffeur, indiquant avoir établi toutes les pièces d'immatriculation de la Mercedes et des cinq autres véhicules au Bénin, dans des "conditions régulières". Selon le chauffeur de la Mercedes braquée, les bandits étaient au nombre de 13 et avaient emporté, en plus du véhicule, une somme de 29.000 dollars US.

"C'est un grand receleur de véhicules volés", avait déclaré le Lt-colonel de gendarmerie, Robert Sèwadé, devant des journalistes. Gardés à vue le même jour, Amani et ses complices ont été relaxés le lendemain, 23 juillet, sur ordre du procureur de la République. Amani aurait même été raccompagné à son domicile par une escorte de police. L'opinion publique s'est indignée de ce comportement du procureur, Honorat Adjovi.

Pourtant, Kérékou, répondant aux reproches d'Obasajo à la rencontre de Badagry, avait déclaré ne rien savoir de l'arrestation d'Amani au Bénin, accusant le procureur de l'avoir libéré sans demander l'avis du ministre de la Justice. Kérékou ayant pris l'engagement de faire retrouver Amani "vif ou mort" pour l'extrader au Nigeria, si possible, Obasanjo a accepté de rouvrir ses frontières avec le Bénin. Mais Amani serait déjà en fuite, et peut-être hors du Bénin, selon la justice. Un mandat d'arrêt international a été lancé contre lui.

Plusieurs journaux doutent de la sincérité de la déclaration du chef de l'Etat béninois puisque Kérékou reconnaît que Obasanjo lui avait parlé de ce dossier depuis le sommet de l'Union africaine, à Maputo, au Mozambique, à la mi-juillet. La presse réclame le limogeage du procureur Adjovi, ainsi que des ministres de la Justice, de l'Intérieur et de la Défense. Mais selon le procureur interrogé par Radio-Bénin, les charges de recel contre Amani ne sont pas suffisantes et "le recel n'est établi que si le vol est établi". Il affirme que "Amani n'était pas connu" de la justice béninoise; pourtant Amani avait bien fait la prison auparavant au Bénin.

"On n'apprécie pas un dossier par rapport au passé d'un individu", ajoute Adjovi qui n'a convaincu personne. Selon 'La Nouvelle Tribune', l'opinion publique est dans la "désolation" et "ne comprend pas que Kérékou puisse sacrifier, presqu'à genou, l'honneur du pays pour la réouverture des frontières dont le trafic ne profite pourtant pas qu'au Bénin". Selon une source bien informée, les Nigérians accusent également Amani d'avoir commandité un braquage contre le véhicule d'une fille de leur président, Yabo Obasanjo. Au cours du braquage survenu pendant les fêtes de Pâques, en avril, les bandits ont abattu au moins quatre personnes, dont trois enfants d'une amie de Yabo, qui était avec elle dans une autre voiture. Le quotidien privé 'Fraternité' a indiqué lundi que des "personnalités de haut rang aussi bien dans les rangs des hommes de la justice qu'au sein de l'appareil d'Etat, roulent… dans des véhicules volés par… Amani". Cependant, un autre quotidien privé, 'Le Matinal', estime que le Bénin "ne peut recevoir de leçon de morale du Nigeria" connu pour sa grande insécurité et sa corruption. Il accuse Obasanjo d'avoir fermé "unilatéralement" les frontières avec le Bénin "et au mépris des règles de bon voisinage et d'intégration sous-régionale…" Mais pour beaucoup de Béninois, si on peut reprocher toutes les pires pratiques au Nigeria en matière d'insécurité, on doit néanmoins reconnaître que le "Bénin a fait preuve de légèreté et de mauvaise gouvernance dans la gestion du dossier Amani".