ENVIRONNEMENT: Les déchets du pipeline Tchad-Cameroun font des victimes

YAOUNDE, 14 juil (IPS) – De nombreuses maladies, suivies de mort d'hommes ou du cheptel, seraient provoquées dans quatre villages du département du Mayo-Rey, à environ 750 kilomètres au nord-est de Yaoundé, la capitale du Cameroun, par des déchets produits et mal entreposés.

Ces déchets sont produits par une des sociétés sous-traitantes de la Cameroon Oil Transportation Company (COTCO), chargée de réaliser le pipeline du pétrole tchadien, selon un rapport de l'organisation non-gouvernementale (ONG) Service œcuménique pour la paix (SEP). Le rapport d'enquête, présenté en juin à Yaoundé, accuse la société Willbros, engagée par la COTCO pour des travaux de construction vers la partie nord du pipeline, de "mauvaise gestion des décharges qui ont provoqué des dégâts considérables sur le bétail, notamment le cheptel porcin, sur les populations dont certaines auraient perdu la vie, et sur l'équilibre écologique de la région".

"Les villages Djackone, Wakassao, Mbong et Dompta, dans le département du Mayo-Rey, souffrent aujourd'hui de la traversée, dans leur région, du pipeline Tchad-Cameroun que nous avons longtemps présenté comme un danger pour l'environnement", a dit à IPS Dupleix Kuenzob Pedeme, coordonnateur de l'enquête.

Il a ajouté : "Aujourd'hui, le Comité indépendant de suivi du projet pipeline Tchad-Cameroun évalue les pertes subies par les populations à 9,929 millions de francs CFA (environ 17.730 dollars US). Les dégâts et les pertes subis par les populations des villages vont des nuisances à la perte en vies humaines, en passant par des dysfonctionnements dans l'économie familiale des ménages".

"Nos efforts actuels visent à provoquer une indemnisation immédiate, et à sensibiliser la COTCO et le gouvernement du Cameroun sur les dangers que représentent ces déchets pour les populations du Mayo-Rey", a renchéri, Samuel Nguiffo, coordonnateur du Centre pour l'environnement et le développement (CED).

"Depuis que les travaux du pipeline ont commencé, 18 personnes de notre village ont perdu 139 porcs et le village n'en compte plus que cinq. Tandis que dans le village voisin de Wakassao, on a enregistré deux pertes en vies humaines, la mort de 25 porcs, 33 chèvres et plusieurs chiens ainsi que 13 cas de diarrhée", a déclaré à IPS, Aïssatou Fatima, du village de Djackoné, membre de l'ONG Fondation camerounaise pour l'action rationalisée des femmes sur l'environnement basée à Yaoundé.

Des pertes occasionnées par l'entreprise Willbros qui, souligne le rapport, a transformé les villages du nord en "villages dépotoirs" où on observe un "cocktail de détritus en décomposition, déversés à proximité des habitations qui souffrent des odeurs libérées dans l'atmosphère".

Willbros a dépassé, selon le rapport, les limites réglementaires nationales en matière d'évacuation des déchets. Selon la loi cadre sur l'environnement, les déchets et ordures doivent être déposés à une distance raisonnable des habitations humaines.

"Une violation flagrante des dispositions du Plan de gestion de l'environnement et de la réglementation en vigueur au Cameroun prévoient un plan de compensation environnementale pour parer à la perte de la biodiversité le long du pipeline. Nous avons saisi cette société afin qu'elle se soumette aux obligations contractuelles contenues dans le cahier de charges", explique Josiane Ngante, ingénieur au ministère de l'Environnement et des Forêts.

Pauline Biyong, membre du 'Steering Committee' (Comité de pilotage) de la société civile, déclare : "Nous voulons que la société chargée de la construction du pipeline, la COTCO, procède sans tarder à un recensement général des victimes des décharges de Willbros et mène une évaluation exhaustive des pertes enregistrées, en vue d'une réparation à court terme".

Des remarques ont été formulées par le Comité de pilotage et adressées aux responsables de la COTCO, au représentant de la Banque mondiale, Madani Tall, et aux huit inspecteurs de la Banque, qui sont venus au Cameroun, enquêter sur le terrain, à partir de juillet. Jusqu'à cette date, aucune compensation n'est envisagée ni par la COTCO ni par la Banque mondiale. Cette attitude irrite les ONG de défense de l'environnement, notamment le CED qui a fait dresser, par le centre zootechnique et vétérinaire de Mbaïmboum, un procès-verbal de confirmation de mortalité en masse, par ingestion d'aliments avariés, d'animaux s'étant nourris dans les décharges.

Le projet de l'oléoduc entre le Tchad et le Cameroun, un des plus importants investissements privés en Afrique subsaharienne avalisés par la Banque mondiale, a fait l'objet d'une vive polémique sur la question de son impact environnemental et social. La grande mobilisation des écologistes, tant au Cameroun, au Tchad qu'à l'extérieur, avait retardé le projet de plusieurs mois et permis des études relatives à son impact sur l'environnement et sur les populations autochtones riveraines.

La COTCO, opérateur du projet, a confirmé récemment le début probable du transport du pétrole tchadien, ce mois de juillet. Mark Albers, vice-président de la compagnie américaine 'Exxon Mobil Development Company', l'avait déjà annoncé après une visite de travail entre le terminal pétrolier de Kribi, au Cameroun, et le site de production de Komé, dans le sud du Tchad, le 13 juin. Le projet de pipeline regroupe d'importants protagonistes : la Banque mondiale comme bailleur de fonds; le consortium pétrolier – Exxon Mobil avec 40 pour cent, Petronas 35 pour cent et Chevron 25 pour cent – chargé d'exploiter le pétrole; l'Etat tchadien, propriétaire du projet, récipiendaire des financements de la Banque, gestionnaire des bénéfices financiers et garant des conditionnalités fixées pour l'exécution du projet.

Au moment où l'oléoduc s'apprête à livrer son premier baril ce mois-ci, la société civile camerounaise estime que les investissements du projet, dont le coût total est de 3,7 milliards de dollars US – 1,5 milliard pour le champ pétrolier au Tchad et 2,2 milliards pour l'oléoduc -, n'ont pas encore laissé de retombées significatives sur les populations riveraines.

L'exploitation des réserves du bassin pétrolier de Doba (sud du Tchad), estimées à 25 ans de production, prévoit des pointes de 225.000 barils par jour. Le Tchad devrait tirer 2 milliards de dollars US de bénéfices par an, et le Cameroun 500 millions de dollars au cours de la période d'exploitation, selon des chiffres officiels.