POLITIQUE: Un accord de paix inter-ivoirien a été signé à Paris

PARIS, 27 jan (IPS) – Un accord de paix sur la Côte d'Ivoire a été signé à Marcoussis, près de Paris, qui prévoit le maintien au pouvoir de Laurent Gbagbo, mais avec des prérogatives limitées, et la formation d'un gouvernement de réconciliation nationale comprenant tous les partis politiques et les rebelles.

Ce gouvernement sera composé de 26 membres dont neuf ministres d'Etat, et les portefeuilles de l'Intérieur et de la Défense sont attribués à la rébellion, selon l'accord. Le gouvernement sera dirigé par un Premier ministre de consensus dont le choix a été porté sur Seydou Diarra, qui avait été déjà nommé au même poste par la junte du général Robert Guéï à la suite du coup d'Etat de décembre 1999.

L'accord a été paraphé et entériné, samedi à Paris, en France, par dix chefs d'Etat et un Premier ministre, lors d'un sommet africain extraordinaire. Les chefs d'Etat sont unanimement tombés d'accord sur la personnalité du Premier ministre de consensus. Musulman du nord de la Côte d'Ivoire, Diarra s'y connaît en matière de "réconciliation nationale", puisqu'il a présidé le Forum de réconciliation, organisé dans son pays en 2001.

Pierre Mazeaud, le facilitateur français, qui a présidé la table-ronde de Marcoussis, indique que "ce gouvernement va préparer les échéances électorales de 2005 aux fins d'avoir des élections crédibles et transparentes". Mais, le gouvernement devra aussi "conduire la politique ivoirienne, redresser la situation économique, renforcer la cohésion sociale et donc bénéficier des pouvoirs exécutifs". Concernant la question du désarmement, l'accord de Marcoussis stipule que le gouvernement de réconciliation nationale "entreprendra, dès sa prise de fonction", le "regroupement concomitant des forces en présence sous le contrôle des forces de la CEDEAO et de la France". La CEDEAO est la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'ouest. "Dans une seconde phase, le gouvernement déterminera les mesures de désarmement et de démobilisation", précise le document. L'article 35 de la constitution régissant les règles d'éligibilité à la présidence de la République, a été révisé par l'accord. Dorénavant, le "candidat doit être exclusivement de nationalité ivoirienne, né de père ou de mère ivoirien d'origine". Ce qui ouvre la voie à une candidature d'Alassane Ouattara, que la Cour suprême avait rejetée par deux fois lors de l'élection présidentielle et des législatives de 2000, pour "nationalité douteuse". Sur le Code de la nationalité, l'accord de Marcoussis maintient l'ancienne loi (1972), mais il prévoit que le gouvernement "relancera immédiatement les procédures de naturalisation existantes (…) et déposera, à titre exceptionnel dans le délai de six mois, un projet de naturalisation" pour ceux qui sont nés en Côte d'Ivoire avant l'indépendance du pays (1960) et 1972.

Pendant dix jours de rudes négociations à huis clos, le gouvernement a fait d'importantes concessions en revenant notamment sur son refus initial de laisser réviser la constitution. Les concessions faites par le gouvernement ont provoqué le départ subit – de la table-ronde – du président de l'Assemblée nationale ivoirienne, Mamadou Koulibaly, qui a violemment dénoncé "l'arrogance" du facilitateur français. "Je ne suis pas d'accord avec le processus, mais je suis pour la paix", s'est contenté de dire Koulibaly, deuxième personnage de l'État. Il aurait souhaité que l'accord de Marcoussis soit soumis au peuple ivoirien par référendum.

Mais on note la satisfaction du côté des délégués de la rébellion, à l'image de Guillaume Soro, secrétaire général du Mouvement patriotique de Côte d'Ivoire (MPCI). "Diarra rassure et peut regrouper. C'est l'homme qu'il faut pour cette fonction dans ces moments difficiles que traverse notre pays", déclare-t-il.

En revanche, la prudence est de mise chez le secrétaire général des Nations Unies Kofi Annan et le président français Jacques Chirac qui, chacun de son côté, ont indiqué, pour le premier, que "ce n'est qu'un début", et pour le second, "qu'il reste beaucoup à faire".

L'accord a été signé par les représentants des quatre grands partis politiques ivoiriens : le Front populaire ivoirien (FPI, au pouvoir), le Rassemblement des républicains (RDR), le Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI) et l'Union pour la démocratie et la paix en Côte d'Ivoire (UDPCI). Il a été signé également par les trois mouvements rebelles appelés "forces nouvelles" : le MPCI implanté dans le nord du pays, le Mouvement patriotique ivoirien du grand ouest (MPIGO) ainsi que le Mouvement pour la justice et la paix (MJP) localisé aussi à l'ouest, tous les deux près de la frontière du Liberia. Ont pris part au sommet africain extraordinaire de Paris les présidents Gbagbo de Côte d'Ivoire, Abdoulaye Wade du Sénégal, Thabo Mbeki d'Afrique du Sud, John Kufuor du Ghana, Charles Taylor du Liberia, Blaise Compaoré du Burkina Faso, Amadou Toumani Touré du Mali, Mathieu Kérékou du Bénin, Omar Bongo du Gabon, Paul Biya du Cameroun, Chirac de France, et le Premier ministre du Togo, Koffi Sama, en présence du secrétaire général des Nations Unies. Mais, des manifestations anti-françaises, avec des actes de vandalisme le week-end à l'ambassade de France à Abidjan, organisées par des milliers de personnes dénonçant l'accord de Paris, ont obligé Gbagbo à écourter son séjour et à rentrer précipitamment en Côte d'Ivoire, après avoir lancé un appel au calme. Cet appel a été entendu, le calme étant revenu dimanche à Abidjan, la capitale économique ivoirienne. La Côte d'Ivoire connaît depuis quatre mois une rébellion suite à une mutinerie dans l'armée, qui a déclenché une vague de xénophobie dirigée spécialement contre les ressortissants du Burkina Faso voisin, installés parfois depuis longtemps, en particulier dans le nord. La population de la Côte d'Ivoire compte 16 millions d'habitants, dont 2,2 millions de Burkinabè, 800.000 Maliens et 230.000 Guinéens, selon des statistiques gouvernementales.

Les sentiments anti-immigrants en Côte d'Ivoire, autrefois un bastion de stabilité en Afrique de l'ouest, ont commencé après le boom économique qui avait attiré des millions de travailleurs des pays voisins plus pauvres.